Il ajouta plus bas, avec une amicale ironie :
— Et maintenant, songez-vous toujours à quitter Lyon ?
— Ah ! Calixte ! Ah ! mon cher Paterin ! m’écriai-je pour toute réponse.
Je lui serrais les mains à les broyer. Il eut de la peine à s’arracher à mes effusions.
Tandis que je me hâtais de regagner l’hôtel pour y faire un peu de toilette, je rencontrai ce plaisantin de Marseillais qui avait coutume de railler si impertinemment mes plus chères ambitions. Il m’interpella d’aussi loin qu’il me vit, me saisit ensuite par le bouton de mon pardessus, me tapa sur l’épaule et finalement me proposa avec une faconde et une gesticulation que je jugeai fort mal séantes, d’aller dîner avec lui, puis de finir la soirée au casino. Je l’écoutai sans l’interrompre. Quand il eut fini sa harangue : « Mon cher monsieur, lui dis-je, sur un ton distant et renchéri que j’empruntais à Calixte, je regrette de ne pouvoir accepter votre aimable proposition, mais, ce soir, je suis l’hôte de Mme Paterin-Vernon. » Et allez donc ! Puis je le plantai là. Je l’entendis qui maugréait. Je crois bien qu’il me traita de « Lyonnais » et de « puant ». Mais ces qualificatifs ne me semblèrent pas injurieux…
A sept heures et demie précises, je sonnais à la porte de mon ami Calixte. Malgré les assurances que celui-ci m’avait données, je redoutais une réception cérémonieuse. Je fus vite rassuré. Je pensais, je ne sais pourquoi, que la femme de Calixte Paterin devait être une personne réservée, sévère, d’une distinction figée. Je me trouvai en présence d’une femme exempte de toute affectation, avenante, gracieuse, doucement enjouée. Je la jugeai même bien peu coquette. Elle portait une robe de maison toute simple, sa coiffure était un peu en désordre, et je m’aperçus bientôt, avec un léger regret, que son bas gauche faisait des craquelins. J’ai toujours éprouvé un instinctif éloignement pour les bas en craquelins. Mais j’excusai ces négligences de toilette par les soucis absorbants de la maternité. J’appris, en effet, que Mme Paterin, déjà mère de deux fillettes et d’un garçonnet, nourrissait encore son dernier-né, un bébé de douze mois, du nom d’Auguste.
Le dîner fut simple et bon et la conversation facile. Quand la maîtresse de maison se leva de table, je savais qu’elle était fort pieuse, que la musique la charmait et que l’éducation de ses enfants ainsi que les soins nécessaires à leur santé ne lui permettaient guère une vie mondaine. Je crus comprendre, d’ailleurs, qu’elle n’en souffrait pas. La soirée s’acheva comme elle avait commencé, dans une douce familiarité. Je gardai longtemps sur mes genoux les deux fillettes tandis que le garçonnet chevauchait le pied de son père. Il y avait des siècles que je n’avais passé une soirée aussi rafraîchissante. Je me retirai ravi, plein de confiance en l’avenir, et tout prêt à reprendre chez MM. Tristan-Miron, Unis et Façonnés, la longue suite de mes épreuves.
Dans la cour, dans la rue, à chaque bouche d’égout, les chats s’aimaient avec une indiscrétion sauvage.
CHAPITRE III
DU SENS MORAL
Ainsi Calixte m’avait reçu à son foyer et à sa table. C’était un succès dont je pouvais m’enorgueillir et, à la rigueur, me contenter. Mais la vie lyonnaise me passionnait trop pour que mon ambition se bornât là. Je ne voulais pas tomber dans le ridicule de certains romanciers qui, pour avoir séjourné deux mois dans une ville étrangère et fréquenté quelques-unes de ses demi-mondaines, se flattent d’en connaître les mœurs et osent les décrire. Il me fallait une admission sans réserves, officielle, dans sa meilleure société, un commerce étroit et constant avec ses représentants les plus qualifiés. « Nul repos, nul bonheur, me disais-je parfois pour me fortifier dans ma résolution, hors de la familiarité des Grivolin, des Taffarel, des Jutet et de Mme Greillon-Delamotte. » Je redoublai de zèle. J’essayai de me montrer digne de la faveur qu’on m’avait faite dans l’espoir d’en obtenir de plus enviables. M’étant donné Calixte en exemple, je m’appliquais à découvrir ses grands principes directifs et à les suivre, — ce qui n’était pas chose aisée. Quelles maladresses de conduite, quelles imprudences de langage n’aurais-je pas commises, si je n’avais acquis du moins, en ces quelques semaines, la première des vertus lyonnaises : la circonspection !