Ce jour-là, Calixte m’ayant rencontré place Bellecour, m’invita à l’accompagner chez le libraire. « Ma femme, me dit-il, m’a prié de lui choisir un roman. » Je ne refusais jamais une invitation de Calixte… Nous entrâmes donc chez le libraire et Calixte se fit présenter les dernières nouveautés. On lui offrit successivement : le Ménage libertin, la Culotte de Minouche, les Fiançailles osées, le Nègre érotique et le Ouistiti passionné. « Quels titres, mon ami ! me dit-il d’un ton sépulcral, quels titres et, sans doute, quelles histoires ! »

— Tous ces romans ont obtenu un grand succès, lui dit le libraire pour l’encourager. L’Académie Goncourt a couronné le Ménage libertin ; la Culotte de Minouche est très estimé de la critique, et nous avons reçu, ce matin, le 150e mille du Ouistiti passionné.

— Connaissez-vous ces ouvrages ? me demanda Calixte. Les affaires me laissent si peu de temps pour lire…

— Je m’efforce de me tenir au courant, répondis-je. J’ai fort apprécié le style incisif du Ménage libertin et l’esprit bien parisien du Ouistiti passionné. Mais je ne peux vous donner mon avis sur la Culotte de Minouche : je ne l’ai jamais eu entre les mains. Quelques connaisseurs m’en ont dit du bien.

Calixte ne me paraissait pas convaincu.

— Oui, c’est spirituel, c’est bien écrit, grommelait-il… mais est-ce moral ?

— Mon cher Calixte, je ne vous cacherai pas que ces romans sont fort lestes.

— Dites franchement malpropres.

— Nos jeunes auteurs, répliquai-je, affectionnent un peu trop les sujets osés. Mais il faut convenir qu’ils ont bien du talent.

— Du talent ? s’indigna Calixte, mais s’ils avaient du talent, emploieraient-ils, pour se faire acheter, des moyens de raccrocheuse ? Les titres de leurs ouvrages sont déjà une insulte à la morale. Que dire du genre de publicité dont ils usent pour les lancer ?