— Ce sont d’habiles commerçants, insinuai-je.

— Ce sont des cochons, mon cher, de simples pornographes. Tenez : jugez vous-même. Voici, par exemple, cette Culotte de Minouche : (roman d’une chasteté voluptueuse qui enchantera les femmes). C’est assez alléchant. Il y a mieux. Prenez le Ménage libertin et lisez : (roman indécent écrit avec une rare décence). Peut-on se présenter plus impudemment ? Mais voici le bouquet : le Ouistiti passionné, 150e mille (à l’usage des petites filles qui coupent leur pain en tartines). Ah ! Philippe ! Quelles infamies ! Quelles turpitudes ! Pourtant, voilà la littérature parisienne, celle pour laquelle votre grande presse comme vos petites chapelles n’ont pas assez de louanges. Ah ! ils sont frais les produits de la capitale !

Avec quel accent de mépris et de rancœur mon ami prononça ces mots : la capitale !

Il m’était difficile de ne point reconnaître combien Calixte avait raison.

— Mon cher ami, lui dis-je tout pénétré de la leçon de morale que je venais de recevoir, je comprends parfaitement votre indignation. Si l’on juge plus en moraliste qu’en artiste la production littéraire de notre temps, on ne peut trouver que matière à s’indigner. Je conviens aussi que le fond de ces historiettes à la mode écrites avec une recherche si amusante et parfois si précieuse de style est généralement de la dernière indigence. La psychologie en est rudimentaire. Ce sont de riches écrins contenant des bijoux de marchands forains.

Aurais-je jamais jugé aussi sainement de ces choses si je n’étais venu à Lyon ?

Cependant, j’aurais été peiné que Mme Paterin n’eût rien à lire, et je ne désespérais pas de trouver, même parmi les derniers parus, quelques ouvrages de valeur qui fussent irrépréhensibles au point de vue moral. Je parcourus rapidement des yeux l’étalage et j’eus la bonne fortune d’en découvrir deux que j’avais lus naguère avec intérêt, et dont le caractère sérieux et instructif devait satisfaire à toutes les exigences et susceptibilités de mon ami. Je les lui tendis avec des paroles élogieuses et des encouragements pressants. Mais sa défiance était éveillée : je ne le persuadai pas.

— J’aime bien savoir ce que j’achète, allégua-t-il pour les refuser l’un et l’autre, et je ne connais pas ces auteurs.

— Ah ! Calixte, répliquai-je, vexé, si j’admets fort bien que vous rejetiez des ouvrages d’une polissonnerie manifeste, permettez-moi de m’étonner que vous en écartiez d’autres dont la haute valeur n’est contestée par personne, sous le seul prétexte que leurs auteurs ne vous sont pas familiers !

Nous quittions la librairie. Calixte, dont le visage s’était brusquement illuminé, s’arrêta et se tournant vers le commis :