J’ai reçeu de vous tant de bien,
Tant d’honneur et tant de bonté
Que volontiers dirais combien,
Mais il ne peut estre compté.
Adieu la Sone, et son mignon
Le Rosne qui court de vistesse ;
Tu t’en vas droict en Avignon,
Vers Paris je prens mon adresse.
Ces vers attendris et charmants de Clément Marot m’étaient venus spontanément aux lèvres alors que, sur l’ordre de MM. Tristan-Miron, « vers Paris je prenais mon adresse ». Je ne la prenais d’ailleurs pas seul. Un hasard heureux m’avait donné Calixte Paterin pour compagnon de voyage.
Je l’avais rencontré sur le quai de la gare, à l’arrivée du train de Marseille. Une lourde valise au bras et le nez en bataille, il fendait la foule pour atteindre le wagon de seconde classe qui roulait encore devant lui. Je crus qu’il avait une distraction. « Ohé ! Calixte, lui criai-je. Vous vous trompez. Les premières sont par ici ! — Mais non, je ne me trompe pas », me répliqua-t-il avec une dignité sévère. Puis, sans autres explications, il sauta en wagon. « Depuis quand, lui demandai-je en m’asseyant en face de lui, les boyards comme vous voyagent-ils en seconde ? » Il m’invita aussitôt d’un ton bourru à ne pas employer d’expressions aussi déplacées. Une telle réponse ne me surprit pas. Je n’ignorais pas que cet homme cinq ou six fois millionnaire pratiquait l’économie dans ses petits détails. Son intérieur était non seulement dépourvu de luxe mais encore d’élégance et de confort. Par économie, il évitait autant que possible de prendre le tramway pour aller à ses affaires. S’il achetait mon journal avec le sien, il trouvait très naturel que je lui rendisse les quatre sous qu’il lui avait coûtés. Il marchandait en toutes occasions avec une obstination de maniaque, même lorsqu’il ne s’agissait que d’un rabais dérisoire. Quelquefois, à bout de souffle, et comme le débat menaçait de s’éterniser, il faisait à ma grande surprise usage de son nom : « Voyons, voyons, je suis M. Paterin, disait-il au marchand, M. Calixte Paterin de la rue Vaubecour. » Et ce qui m’étonnait le plus, c’était que le marchand se rendît à un pareil argument. Radieux, Calixte obtenait le cinq pour cent. A l’entendre, les affaires allaient toujours de mal en pis et la ruine veillait à son chevet. Je crois qu’il se serait fait passer volontiers pour le dernier des gueux si le soin de sa considération ne l’en eût empêché. Car, jamais, gueuserie et considération ne se sont baisées sur les lèvres. Il s’appliquait du moins à ne tenir cette considération que de son nom et de ses vertus. Je n’ai jamais rien vu de plus mystérieux et de plus admirable.