Adieu, Lyon qui ne mords point,
Lyon, plus doux que cent pucelles,
Sinon quand l’ennemi te poinct…
L’express nous emportait à travers la nuit. Calixte s’était mis à lire le Journal des Débats. J’ouvris, de mon côté, avec un peu d’appréhension, le Sourire et Fantasio. Mon grave ami me vit entre les mains ces lectures légères, hocha la tête, sourit et ne me tança point. Je pensai que la joie du voyage le portait à l’indulgence… Tout en lisant, je m’assoupis. Un rêve céleste enchanta mon sommeil : Marie-Antoinette, plus touchante et plus belle que jamais, soupirait à mon oreille le brûlant sonnet de Louise Labé, et, dès la fin du dernier tercet, nous tombions dans les bras l’un de l’autre. Quelle extase !… Un coup de sifflet strident m’arracha à ces illusions adorables. J’ouvris les yeux et j’aperçus, en face de moi, Calixte qui semblait se retenir de rire, tandis que ses narines s’agitaient d’une façon inaccoutumée. Il lisait toujours mais ce n’étaient plus les mêmes journaux. Profitant de ce que je dormais, il s’était saisi de mon Fantasio et le lisait, sans en sauter une ligne, avec sa conscience habituelle. « Il faut convenir, dit-il en me le rendant, que ces Parisiens ont parfois bien de l’esprit. » On peut juger de ma joie à une déclaration aussi inespérée. Nous venions de dépasser Dijon. Calixte sortit dans le couloir pour griller une cigarette. Quelle fantaisie ! Bientôt je crus l’entendre chantonner. Quelle nouveauté ! Je prêtai l’oreille. Il fredonnait :
Les sens grisés et les yeux dans les yeux,
Vivre la vie,
Sans autre envie
Que d’échanger des baisers amoureux.
Et il y mettait une flamme, une conviction ! Je n’en revenais pas. Propos, allures, tout m’étonnait en lui. Je ne le reconnaissais plus. Son maintien était moins guindé, ses mouvements plus souples ; son humeur devenait folâtre. A l’approche de Paris, il semblait sortir de son engourdissement comme ces gros lézards qu’on voit étirer leurs pattes au soleil printanier. Je me souviens même qu’il me lâcha une gaillardise si raide que j’en restai béant et plus offusqué que devant les indélicatesses d’une feuille d’impôts.
Un peu avant l’arrivée, je demandai à Calixte si les affaires lui laisseraient le temps de goûter aux plaisirs de la capitale. « Je compte bien m’offrir quelques petites distractions, me répondit-il. — Hé bien, repris-je, quand vous vous sentirez en train, prévenez-moi par un pneumatique. Je passerai volontiers une soirée avec vous. — Ollé ! » s’écria-t-il en faisant la girouette avec la main. Il avait le chapeau sur l’oreille, il mettait à chaque minute la tête à la portière, il sifflotait comme un loriot, nullement incommodé par le respect de lui-même.