Mon arrivée fut pour mes parents une grosse surprise. Nous nous trouvions réunis après une séparation de plusieurs mois. Ma mère ne se lassait pas de me regarder et mon père d’imaginer des réjouissances. Ils m’interrogèrent longuement sur mon existence lyonnaise. Je leur répondis de manière à les satisfaire, mais non sans les étonner quelquefois. Ils concevaient avec peine certaines de mes délicatesses, de mes susceptibilités et de mes prétentions récemment acquises. Ils ne saisissaient pas toujours le sens et la portée de certains mots qui me revenaient aux lèvres. C’est ainsi que je dus leur commenter l’expression « passer par la filière ». Je m’exprimais avec verve et enthousiasme. Ils m’écoutaient en échangeant des regards soucieux. Bientôt ma mère m’interrompit pour s’informer plus en détails de mon état de santé. Je lui parlai de mon coryza. Elle s’étonna de sa persistance. Je tentai de la rassurer en lui affirmant que soixante-quinze pour cent au moins des Lyonnais entretenaient un rhume de la Toussaint au jour des Rameaux. C’était une coutume instituée par le climat. Durant près de six mois, on ne s’abordait qu’en éternuant… Je me lançai, finalement, dans un éloge enflammé de la beauté des dames lyonnaises. Alors il me sembla découvrir autre chose que de la surprise sur le visage attentif de mes parents.
Nous allâmes dîner ensemble sur les boulevards que je revis avec plaisir après une si longue absence. Pourtant ils ne me firent oublier ni la rue Vaubecour ni la rue Sala qui, pour être moins animées, ont bien aussi leur charme. En chemin, mon père me demanda plusieurs fois pourquoi « je marchais si raide en regardant de côté ». Je ne pus en trouver aucune raison satisfaisante. Ma mère me demanda à son tour si j’avais lu les derniers romans de X… et de Z…, jeunes écrivains en vogue qui s’appliquaient à écrire français autrement que les autres. Ces ouvrages bizarres l’avaient amusée. Je fis le dédaigneux et, cette fois, j’en donnai mes raisons. Nous nous étonnâmes ainsi mutuellement jusqu’au soir.
Le lendemain, je reçus un petit bleu de Calixte. Il me donnait rendez-vous à sept heures, chez Poccardi. J’en avisai mes parents qui regrettèrent que je n’eusse pas eu l’idée d’inviter mon ami à la maison. C’était d’une civilité élémentaire. Je leur répondis qu’on n’invitait pas comme cela, chez soi, Calixte Paterin, qu’il y fallait un peu plus de cérémonies. Puis, je voulus leur signaler certaines convenances particulières à Lyon, mais je vis bien qu’ils ne me comprenaient pas. Je dois reconnaître que jamais explications ne furent plus embrouillées.
Mon père me traita d’hurluberlu, ma mère demeura dans une affliction muette. Je volai chez Poccardi…
Calixte m’y attendait déjà, le nez dans la carte des vins. Je lui trouvai les traits fatigués, le teint singulièrement bistré, les paupières bouffies mais l’humeur badine. Nous nous concertâmes sur le menu. Calixte était un gourmet, et je n’ai pas connu d’œnophile plus averti. Nous fîmes un repas de délicats, tout en chantant à l’unisson et d’un ton tour à tour attendri et exalté, les séductions de la Parisienne, la facilité des affaires, les joies de la famille et l’ivresse des voyages. Au café, Calixte n’eut plus de voix que pour célébrer la Parisienne ; j’appréciai, d’ailleurs, le choix heureux de ses épithètes. Puis nous nous levâmes après avoir payé chacun notre écot. Calixte avait tenu à donner le pourboire et à m’offrir les cigares…
Dans la rue, mon magnifique ami s’enquit d’un lieu où nous pourrions passer plaisamment la soirée.
— Ces sortes d’endroits-là, comme vous le savez, répondis-je, ne manquent pas à Paris. Il ne s’agit que de s’entendre sur l’espèce de plaisirs que l’on cherche, car il y en a pour tous les goûts. Que diriez-vous d’une soirée à l’Opéra ou à la Comédie-Française ?
— Oui, oui, grommela Calixte, à la Comédie-Française, ou à l’Opéra… ou encore aux Folies-Bergère.
— Ah ! m’écriai-je, aux Folies-Bergère, le plaisir est un peu décolleté !
— Mais d’un décolleté bien artistique ! affirma Calixte d’un ton convaincu.