Et, me prenant par le bras, il s’appuya sur moi, pour marcher, avec la familiarité d’un ami de trente ans.

— Mais, mon cher Calixte, insinuai-je, ne pensez-vous pas ?… Ne craignez-vous pas qu’aux Folies-Bergère votre considération, ou du moins le respect que vous vous devez à vous-même, sans parler de l’exemple que vous devez aux autres… et, peut-être, un affreux scandale…

Je n’achevai pas. Tous ces diables de grands mots me parurent bourdonner très désagréablement aux oreilles de Calixte. Il accéléra le pas ; et, durant quelques secondes, je le vis se démener, lever les bras et battre l’air autour de lui comme un homme assailli de guêpes…

— Vraiment, vous plaisantez, Philippe, finit-il par me dire en recouvrant un peu de sa sérénité.

Puis, il m’expliqua avec beaucoup d’à-propos que, n’étant plus à Lyon, il n’était plus tenu aux mêmes devoirs.

— Je serais bien prétentieux, bien fou, me disait-il, de vouloir édifier une ville aux mœurs aussi dissolues que Paris où je ne suis ni connu ni considéré. Quant à la crainte d’y scandaliser autrui, vous m’avouerez, mon cher Philippe, que c’est un souci dont je peux me défaire. En toute franchise, je redouterais bien plus de m’y sentir scandalisé moi-même.

La justesse d’un tel raisonnement me ravit.

— Et puis, m’écriai-je en matière de conclusion, qui veut faire l’ange fait la bête !

— Oui, oui… fait la bête ! appuya énergiquement Calixte.

Nous pressâmes le pas. Nous savions où nous allions. Tout en marchant, Calixte me rappela mes fredaines du temps de guerre ; je lui rappelai les siennes. Ces souvenirs nous émoustillèrent. Nous échangeâmes de petits coups de poing affectueux qui aiguillonnèrent notre gaieté. Tout à coup, Calixte se mit à faire, avec son arrière-gorge, le bruit de l’eau tombant d’une gargouille. Puis il imita — oh ! très discrètement — les veaux qu’on mène à la foire, le porc qu’on saigne et « la petite folle qu’on chatouille ». Je ne lui connaissais pas de pareils talents.