— Ah ! Calixte, lui dis-je, ce n’est pas à Lyon que vous vous risqueriez à faire ainsi la gargouille !

— Jamais de la vie, me répondit-il avec un effarement comique, on y est bien trop sévère… et que dirait ma tante Greillon-Delamotte ?

Quel joyeux camarade que mon ami Paterin ! Il marchait, les yeux fous, le nez avide, les mains dans les poches de son pantalon, son pardessus flottant au vent, avec des enjambées fantastiques. Nous ne pouvions plus nous regarder sans rire. Nous étions jeunes, nous avions vingt ans, nous en avions seize. Nous arrivâmes à cet âge aux Folies-Bergère.

A peine eûmes-nous mis le pied dans l’immense hall de ce prodigieux marché aux femmes, que je me sentis violemment frappé sur l’épaule. Jamais l’hétaïre la plus effrontée ne m’eût sollicité avec une indiscrétion aussi brutale. Je me retournai et me retrouvai nez à nez avec mon plaisantin de Marseillais : « Vous ici ? m’écriai-je. — Toi, Philippe, à Paris ? s’écria-t-il à son tour. — Voyage d’affaires, répondis-je. — Voyage d’affaires, égalemain, me déclara-t-il… Et dis-moi, mon cher, tout seul ? — Que vous importe ? Avec un ami. — Un Lyonnais ? — Oui. — Tous donc en affaires, et tous aux Folies-Bergère. Ah ! sacré Philippe ! Comme on se retrouve ! » J’avais hâte de quitter un tel fâcheux d’autant plus que je ne voyais plus Calixte autour de moi. « Je vous rejoindrai à l’entr’acte, » dis-je à mon Marseillais, et je me mis à la recherche de Calixte.

Je ne tardai pas à l’apercevoir à travers la foule, son long nez en bec de pélican incliné sur un atome de fille à qui il tendait son étui à cigarettes. Je volai à son aide : « Hé bien, lui dis-je, en lui touchant le bras, le spectacle va commencer. Allons prendre nos places. » Il nous considéra quelques secondes, la petite femme et moi, avec un sourire dénué d’esprit, puis il se décida à m’accompagner. « Elles sont familières et amusantes, me dit-il, quand nous fûmes installés. C’est bien dommage qu’elles aient une si mauvaise conduite. » Je crus qu’il plaisantait : je le vis sérieux comme le dieu Terme. Le rideau se leva. Tant que dura le spectacle, Calixte ne souffla mot que pour me confier à voix basse que c’était vraiment « un peu nu, un peu nu, mais bien artistique ». Et son nez s’agitait en tous sens, à lui faire mal.

Au premier entr’acte, quelque effort que je fisse pour n’être point séparé de lui, Calixte m’échappa comme un serpent dans un buisson. Mais mon Marseillais me retrouva. Cet homme sans éducation me saisit immédiatement par le col de mon veston, suivant sa détestable habitude, et ne me lâcha plus. Au-dessus de nous, dominant le hall immense, un nègre effrayant et gigantesque se penchait en agitant sa sonnette pour convier les promeneurs au spectacle de la danse du ventre. « Tu es donc avé Paterin ! s’exclama le Marseillais… Paterin le puant, l’associé du père Vernon, oh ! un bien aimable homme, celui-là. Connais-tu sa fille ? » Je lui répondis assez froidement que j’avais eu l’honneur de dîner plus d’une fois à la droite de Mme Paterin. « Qui te parle de l’aînée ? reprit-il avec un haussement d’épaules. Il s’agit de la cadette, naturelemain ! » Je lui avouai que j’ignorais que Mme Paterin eût une sœur. « Mon pauvre Philippe ! soupira-t-il alors en me regardant d’un air de pitié. Tu habites Lyon depuis près d’un an, tu joues au Lyonnais, tu dînes chez les Paterin et tu ne connais pas la petite Vernon ! — Que voulez-vous dire ? lui demandai-je, intrigué malgré moi. — Ce que je veux dire ? Mais, malheureux, que tu as l’occasion de faire la cour à la plus jolie fille de Lyon, à une seconde Récamier… — Il y en a d’autres… » l’interrompis-je en caressant dans mon cœur une ineffable image. Le Marseillais bondit, passa son bras sous le mien et, d’un ton de confidences : « Écoute-moi, Philippe, tu me connais. Tu sais ce que je pense de Lyon et des Lyonnais : ce n’est pas enchanteur. Eh bien ! je crois que, s’il le fallait, pour obtenir la main de la petite Vernon, je serais capable de faire le serment de ne jamais ref… les pieds sur la Cannebière et de mourir, oui, mon cher, tu m’entends ? de vivre et de mourir rue Vaubecour ! — Marius, tu m’affoles, ricanai-je… Dès notre retour, je demanderai à mon ami Paterin de me présenter à sa belle-sœur. Connais-tu son petit nom ? — Si je le connais ? Marie-Antoinette, mon amour. Mais ne t’excite pas ! Elle n’est ni pour toi ni pour moi… »

Marie-Antoinette ! La fille de Gaspard Vernon ! O Dieu, serait-il possible ? Mon cœur se mit à battre comme une cloche à toute volée, et mes oreilles tintèrent. Un brouillard s’appesantit devant mes yeux…

Je voulus demander à ce surprenant Marseillais quelques éclaircissements. Je ne vis plus en face de moi qu’une grande fille horriblement maigre et peinte qui me considérait fixement, de ses yeux élargis, pareils à des « trous noirs laissés par des flambeaux sur une tapisserie de Tyr ». Ses longs doigts exsangues me frôlaient en jouant avec ma chaîne de montre. Je me retournai précipitamment et j’aperçus Calixte. Debout, au milieu de l’escalier qui conduit au vaste balcon circulaire et les mains nouées derrière la nuque, il ébauchait, en me regardant d’un air égrillard, les roulements de hanche d’une mouquère. Je redoutai une hallucination…

La sonnerie qui annonce la reprise du spectacle nous ramena à nos fauteuils. Maintenant Calixte me détaillait, en termes imagés ou précis, la nudité des actrices qu’il estimait de plus en plus artistique. Mais je ne l’écoutais guère. Puis ce fut la sortie, l’assaut final de deux cents filles luttant pour la vie. Le souvenir de Marie-Antoinette m’inspirait une énergie calme, une fermeté inexorable, mais, près de moi, Calixte faiblissait. Je l’entendais qui susurrait d’une voix assourdie, lointaine, enfantine, d’une voix de ventriloque : « Oh ! la polissonne, voyez-vous la petite vilaine, fi, fi, les gamines ! » Bientôt, il appela au secours. Je vis ses bras démesurés s’agiter au-dessus de la foule ; puis il disparut, je ne sais comment, entraîné, soulevé, porté, roulé, ravi comme une Sabine. Je me retrouvai seul dans la rue.

« Ah ! me dis-je en rentrant chez moi, je me souviendrai des préceptes de Jean Caille et je ne jugerai pas trop sévèrement la faiblesse de mon ami. Calixte peut certes offenser la morale : je suis certain qu’il n’en reste pas moins vivement épris de morale. Et je dois m’attendre, dès demain, à quelque beau repentir. » Il me sembla cependant que, si jamais je me faisais Lyonnais, je m’arc-bouterais à mes principes avec une tout autre vigueur…