Nous étions maintenant aussi troublés l’un que l’autre. Incapables de parler, nous ne faisions plus que nous secouer les mains en nous regardant avec des yeux humides.

Soudain Calixte tira de sa poche ma Vie parisienne et, d’un geste violent, la jeta par la portière. Puis il rentra avec précipitation dans le compartiment. J’allais le suivre quand je reconnus la voix de mon Marseillais : « Tu fais le voyage avé le grand Paterin, me dit-il, et moi avé le papa Bernicot qui le fait lui-même avé sa maîtresse… — Que me contez-vous là ? l’interrompis-je en haussant les épaules. — La vérité, mon petit. Papa Bernicot est un excellent diable qui ne va jamais à Paris sans emmener sa poulette. Ne crois pas, cependant, qu’il l’asseye à côté de lui sur le même coussin. Non. Papa Bernicot est un homme extraordinairement chatouilleux sur la question des mœurs et qui a soixante-cinq ans de considération à défendre. Il installe confortablement la petite deux ou trois wagons devant ou derrière. Et papa Bizolon agit, paraît-il, tout comme papa Bernicot… — Vous m’ennuyez ! Allez au diable avec vos histoires scandaleuses ! m’écriai-je en me hâtant de rejoindre Calixte. — Mon pauvre Philippe, que tu es donc devenu puant ! » grommela le Marseillais.

Nous avions dépassé Chalon.

Effondré sur les coussins, pitoyable, la bouche ouverte, la larme à l’œil, mon repentant ami dormait. Je me gardai de l’éveiller. Quelques instants plus tard, ses lèvres s’agitèrent. Il marmonna des paroles inintelligibles. Je prêtai l’oreille : « … et tout est cochonnerie ! » exhala-t-il distinctement dans un grand soupir. Nous n’étions pas seuls. Appréhendant une confession publique, je l’éveillai de quelques coups de pied discrets sur les tibias.

Le jour naissait.

A Mâcon, Calixte me dit d’un ton soudain raffermi : « Je vais acheter mon Nouvelliste, voulez-vous le vôtre ? — Volontiers, mon cher ami, et l’Action française ! » Nous nous mîmes à lire. Le reste du trajet passa pour nous comme un songe.

A la descente du train, Calixte, dont le visage souriait d’attendrissement, m’invita à l’accompagner jusqu’au bazar de la salle des Pas perdus. « J’ai coutume, me dit-il, de rapporter de voyage quelques jouets à mes enfants. C’est une joie que nous nous faisons mutuellement, mais je crois bien que la mienne est la plus forte. » En parlant ainsi, il s’était approché du bazar dont il semblait flairer chaque jouet. « Empaquetez-moi, dit-il à la marchande, ce beau gendarme de carton, ce cheval de bois et cet ours de peluche. » Le temps d’une courte discussion pour obtenir, sur le prix, l’amputation de quelques centimes, et nous partîmes. A l’entrée de la rue Victor-Hugo, Calixte s’arrêta chez un chemisier. « Une minute, mon cher ami, m’avait-il dit, et je suis à vous. » Quand il fut à moi je remarquai qu’il avait changé son modeste faux col de voyage contre un faux col gigantesque, roide, étroit à l’étrangler et qui éloignait de sa personne l’ombre même de la familiarité. Personne ne pouvait plus se méprendre. Malgré le gendarme, le cheval et l’ours dont les têtes lui passaient sous les bras, c’était bien M. Calixte-Marie-Joanny Paterin-Vernon qui, digne et solennel, traversait la rue.

CHAPITRE VII
DE QUELQUES CONVENANCES

J’étais de retour à Lyon depuis une semaine. J’avais gaillardement repris chez MM. Tristan-Miron, Unis et Façonnés, la suite de mes épreuves et menais, sous un ciel à vrai dire défavorable aux idées gaies, une existence des plus lyonnaise. Je ne veillais pas, me couchais aussitôt la lecture du Salut public achevée, et me levais le lendemain, tout prêt à m’adonner corps et âme aux affaires. Mon coryza se lassait. M. Miron me disait parfois d’une façon spirituelle : « Lavrignais, tous mes compliments, vous êtes enfin muet et vous engraissez. » J’étais bien heureux. Je devais l’être davantage encore.

Un matin, je reçus une invitation à dîner chez les Paterin. Ce n’était pas une invitation ordinaire. L’extrême cérémonie des termes m’annonçait une véritable solennité… Ainsi, huit mois après mon arrivée, Calixte me jugeait digne d’être introduit dans un salon lyonnais. J’avais le droit d’être fier. Je battais certainement tous les records. Il est vrai que ma préparation avait été très attentive, ma docilité parfaite, ma souplesse infinie et la sollicitude de mon maître et cicérone, infatigable. Des larmes d’attendrissement me montèrent aux yeux.