Je passai la fin de cette journée mémorable entre la joie et la crainte. La pensée de la grande faveur qui m’était faite me dilatait le cœur, mais l’appréhension de m’en montrer indigne l’étreignait aussitôt. Mes imprudences, mes erreurs de jugement, mes maladresses passées me revenaient à la mémoire. Malgré mon expérience et la circonspection que j’avais acquise, je craignais d’en commettre de nouvelles. Déjà, je n’étais plus sûr de ma science. Déjà, je me voyais, pour quelque faute ignorée de moi, rejeté d’une société dont j’ambitionnais depuis si longtemps les bonnes grâces et la familiarité. « Plaise au ciel, m’écriai-je avec ferveur, que je navigue sans naufrage à travers les méandres des bienséances lyonnaises ! »

Quelques jours s’écoulèrent. Mon anxiété redoublait. Je perdais toute assurance. Bref, j’étais si misérable que je résolus d’aller trouver Calixte pour le prier de m’adresser quelques suprêmes recommandations.

— Je me disposais à aller vous les donner, me déclara-t-il, quand il eut appris l’objet de ma visite.

Il me tranquillisa sur-le-champ. En toute sincérité, si je manquais de pratique, je possédais la théorie à merveille.

Calixte me nomma quelques-uns des invités de marque au milieu desquels j’aurais l’honneur de me trouver : Arsène Jutet et sa femme, Philibert Taffarel, Pothin Paterin, son oncle, Mme Greillon-Delamotte, sa grand’tante, Sixte, Vital et Fortuné Sévère, ses cousins, Gaspard Vernon, son beau-père, Marie-Antoinette, sa belle-sœur… « Ah ! si c’était elle ! » soupirai-je malgré moi. Mon ami me demanda ce que signifiait cette singulière exclamation. Je bredouillai des incohérences. Il n’insista pas et m’instruisit spontanément de l’attitude que je devais avoir vis-à-vis de ces personnalités éminentes dont je connaissais les mérites et le prestige. Point de contradiction surtout : une approbation respectueuse et empressée de leurs moindres propos : « Vous êtes trop délicat, trop fin, mon cher Philippe, me disait-il, pour ne pas sentir l’inconvenance qu’il y aurait à disputer contre un Jutet ou un Taffarel, l’un et l’autre soixante ou quatre-vingts fois millionnaire. » Je lui répondis — en songeant à Marie-Antoinette — que personne ne pouvait sentir plus vivement que moi une telle inconvenance, que mon attitude ne s’écarterait pas un instant de la déférence la plus pénétrée et que, si par hasard j’étais tenté d’émettre quelques idées un peu personnelles, je saurais étouffer cette tentation et garder mes idées pour moi. Cette réponse plut beaucoup à Calixte. Il m’avoua que, de ma part, il n’en attendait pas d’autre.

Il m’engagea ensuite à ne me laisser entraîner à aucune plaisanterie, même innocente, sur la religion et la morale. Il n’ignorait pas que, dans certains milieux distingués de la capitale, il est de bon ton de s’exprimer en badinant sur ces graves sujets. Mais je devais savoir, de mon côté, qu’une aussi fâcheuse affectation ne manquerait pas de me faire juger, à Lyon, de la manière la plus défavorable. Je lui répondis en protestant de mon profond respect pour la religion. « Quant à la morale, m’écriai-je avec émotion, il n’y a pas de danger que je m’aventure à en discuter. J’aurais bien trop peur de commettre quelque bévue… » Et j’avouai naïvement à Calixte que mes idées sur la morale ne s’étaient pas éclaircies depuis mon arrivée à Lyon et que j’avais encore beaucoup à étudier pour posséder à peu près une science dont j’étais loin d’entrevoir, à Paris, l’infinie complexité. Calixte fut encore très satisfait de cette confidence.

— Et en politique, me demanda-t-il, quelles sont vos idées ?

— Vous les connaissez, répondis-je. Je suis royaliste et ne peux m’en empêcher. Chaque matin, il me faut mon Action française, comme à vous, votre Nouvelliste.

— L’essentiel est que vous soyez bien pensant, me déclara Calixte.

— Qu’est-ce donc qu’être bien pensant ?