— C’est, avant tout, être mécontent. Si je vous disais que nous sommes conduits par des imbéciles ou des coquins, que la morale est quotidiennement bafouée et attaquée par ceux-là même qui devraient la défendre, et que la liberté religieuse n’est plus qu’un vain mot, que me répondriez-vous ?
— Je crois bien qu’après y avoir un peu réfléchi, je vous répondrais que je suis de votre avis.
Là-dessus, Calixte me serra les deux mains. Nous nous entendions à merveille.
Mon ami m’invita également à ne parler des séductions de Paris qu’en termes mesurés, afin de ne pas laisser suspecter ma moralité ou, du moins, le sérieux de mon esprit. Par contre, si j’avais l’occasion de rappeler le snobisme et la jobardise des Parisiens, je serais tout de suite fort apprécié. Il me donna enfin, à ma demande, quelques conseils précieux sur la manière de me comporter à l’égard du beau sexe. Je devais observer la plus délicate réserve, ne risquer aucune galanterie, aucun compliment. Il m’affirma que la femme lyonnaise ne se montre vraiment sensible qu’à l’éloge discret de la bonté de son cœur, de son dévouement, de sa charité, toute allusion à sa grâce ou à sa beauté lui apparaissant comme une offense à sa pudeur. Je le crus sur parole. Nous en vînmes à parler, je ne sais comment, de celles qui trompent leur mari. Calixte m’assura qu’à Lyon, où tout se sait, on pouvait les compter, tant elles étaient rares. Dans son quartier — le plus sérieusement habité, il est vrai — il n’en connaissait qu’une, mais c’était une vraie Messaline. « Et les maris qui trompent leur femme ? » lui demandai-je.
— Ça, c’est une autre affaire, me répondit-il, et nous sortirions de la question.
Je le remerciai de ses inappréciables avis et nous nous séparâmes.
On se représentera sans peine mon état d’âme lorsque, deux jours après cet important entretien, j’entrai dans le salon des Paterin. Était-ce vraiment ma bien-aimée que j’allais revoir ? Baiserais-je enfin sa petite main blanche ? Obtiendrais-je encore un de ses doux et ravissants sourires ? Telles étaient les questions que je ne cessais de me poser, et mon unique souci. Si flatteuse, en effet, si enviable que m’apparût la société des Taffarel et des Jutet, une déception, à cette heure, m’eût rempli d’une telle amertume que je les eusse plantés là sans vergogne, tout Taffarel et tout Jutet qu’ils fussent. A quels égarements une folle passion risque-t-elle de nous conduire ?
Mme Paterin me reçut avec sa grâce coutumière. Elle me rappela que son mari avait eu la bonne fortune de faire avec moi le voyage de Paris. « Bien fatigant, bien fatigant », marmonnait dans mon dos Calixte. Il me tira par le bras et me présenta à Arsène Jutet, un homme froid et circonspect, qui me dit simplement : « Meusieur !… » Puis la main patriarcale de M. Taffarel se tendit vers moi, largement accueillante, sans qu’il cessât pourtant de causer avec son interlocuteur. Les lugubres frères Sévère se montrèrent plus cérémonieux. Ils me saluèrent avec une raideur de mannequins et des expressions de physionomie angoissées. Un petit vieillard à l’air ironique et affable me demanda à brûle-pourpoint si « la rue du Griffon ne me donnait pas la nostalgie de l’avenue de l’Opéra… — Oh ! si peu », répondis-je avec l’accent de la conviction. « Monsieur Lavrignais est un humoriste, » dit alors, en s’adressant à mon ami, le petit vieillard qui n’était autre que Gaspard Vernon, dont les charités ne se souciaient pas assez d’être édifiantes. Cette réflexion m’avait un peu déconcerté. Calixte acheva de me faire perdre la tête en me prévenant discrètement qu’il allait me présenter à sa belle-sœur.
C’était Elle !
Je la reconnus au premier regard… Elle me sourit d’abord — avec quelle grâce ingénument caressante ! M’inclinant, je posai dévotement les lèvres sur sa petite main… mais, quand je me redressai, son sourire s’était effacé, et son regard obscurci révélait l’inquiétude, l’embarras, la confusion. « Voilà, pensait-elle manifestement, le jeune homme qui a vu ma jambe au-dessus du genou, le jour que je perdis à la fois, dans la rue, mon bas et ma musique. Comme c’est désagréable ! » Et moi qui me souvenais des enseignements de Calixte, je m’efforçais, par un jeu de physionomie et une contenance appropriés, de lui donner un démenti respectueux qui la tranquillisât. Je sus plus tard que je n’y avais pas réussi.