J’eus l’honneur de conduire à table Mme Greillon-Delamotte. C’était une excellente vieille dame, un peu gémissante et très loquace, dont la conversation ne m’aurait pas déplu si je n’avais eu comme voisine de droite Marie-Antoinette. Je m’appliquai du moins à ne pas être impoli et même à être aimable. Mais que cette application me coûta de peine ! Profitant d’un silence de la bonne dame, je m’adressai à ma bien-aimée. Elle venait de répondre à M. Jutet : « Certainement, mon oncle, j’étais à la conférence de l’abbé Moreux. » Sans perdre une minute, ni réfléchir, je lui jetai cette sotte question : « M. Jutet est-il donc votre oncle, mademoiselle ? »
Elle eut un gracieux hochement de tête.
— Nullement, me répondit-elle. Je donne ce nom à M. Jutet comme son fils le donne lui-même à mon père, par une vieille habitude d’enfance.
— … M. Jutet a un fils ?
— Oui, qui vit à Paris depuis plusieurs années.
— Dans les affaires, sans doute ?
— Hélas ! non…
Et Marie-Antoinette soupira cet « hélas ! non » d’un ton si affligé, si contraint, que je crus comprendre que M. Jutet fils était allé à Paris et s’y était « perdu ». J’en fus bien heureux.
— Il fait du journalisme, du théâtre, que sais-je ? me confia la jeune fille après un silence. On dit qu’il réussit, mais tout cela n’est pas très sérieux…
Une conversation si intéressante, si instructive, fut fâcheusement interrompue par Mme Greillon-Delamotte qui, le visage suspendu à mes lèvres, me priait de lui faire connaître mon sentiment sur le théâtre contemporain.