— Vous avez confiance en moi, Philippe ? me dit-il d’un ton important. Hé bien, je me charge de l’affaire. Je vais de ce pas parler au régisseur. Tenez-vous prêt à accourir au premier coup de téléphone. Je ne doute pas que mon intervention n’obtienne — mieux que toutes vos démarches — le résultat souhaité.

Nous nous séparâmes. Je n’eus que la force de lui crier :

— Dites bien que vous êtes M. Paterin, M. Paterin-Vernon de la rue Vaubecour, et l’appartement est à moi !

Et l’appartement fut à moi. Le soir même je pus en annoncer la nouvelle à mes parents qui me répondirent par retour du courrier que j’étais le maître de ma fortune comme de mes sottises. Rien de plus. Je ne leur en gardai pas rancune. Je me contentai de penser avec une satisfaction secrète que le jour n’était peut-être pas éloigné où ils me féliciteraient d’une conduite qu’ils jugeaient encore critiquable et déconcertante.

Les funérailles de Mme Greillon-Delamotte eurent lieu avec toute la pompe convenable. L’élite de la ville y assistait et notamment : Philibert Taffarel, Léonard Grivolin, Arsène Jutet, Désiré Rivollet, Sixte, Vital et Fortuné Sévère, Aimé Bernicot, Félix Bernicot, Joannès Durand-Coyssard, Gabriel Martin-Coyssard, Juste Miron, Scipion Lazuly, Eustache Rodonnet, Élysée Tristan, Florestan Bizolon… L’affliction était générale. Les griefs mêmes semblaient oubliés. Je vis de mes propres yeux Calixte et Joannès Durand-Coyssard se donner une accolade désespérée. Tout le monde s’entretenait des mérites de la défunte, vantait ses vertus ; et je n’étais certes pas le dernier à mêler ma voix à cette immense oraison funèbre. Il m’était doux, je l’avoue, de m’enorgueillir à cette heure d’une familiarité qui m’auréolait d’un singulier prestige. Je rappelais quelques propos précieusement recueillis des lèvres d’une femme vénérée. Je faisais le récit de sa fin édifiante ; et tous ceux qui m’écoutaient me portaient envie. Quand il m’échappa d’appeler « ma tante » Mme Greillon-Delamotte, personne ne songea à relever une distraction que ma douloureuse piété envers une mémoire si chère suffisait à excuser.

Huit jours ne s’étaient pas écoulés que toute la ville savait que j’avais loué l’appartement de Mme Greillon-Delamotte. J’ai gardé fidèlement le souvenir de cette époque de ma vie, et je peux dire sans affectation que, du jour au lendemain, je me sentis devenir quelqu’un. Dans la rue, des gens dont je connaissais à peine le nom venaient, la main tendue, s’entretenir avec moi comme des amis de vingt ans. Si je commettais l’étourderie d’arriver en retard au concert ou à la conférence, j’étais certain de voir quelque adolescent se lever pour m’offrir sa place. Au bal, les jeunes filles les plus réservées, les plus fières, me dispensaient leurs sourires et leurs grâces. J’étais présenté, sans aucune demande de ma part, à toutes les mères. Partout on associait mon nom à celui de Mme Greillon-Delamotte. La considération venait à moi comme la mer à son rivage…

Enfin je pris possession du cher appartement. De douces joies m’y attendaient. A peine étais-je installé qu’une volée de dames quêteuses et de sœurs de charité s’abattit sur mon cordon de sonnette. Ah ! combien Mme Greillon-Delamotte était digne de la vénération publique ! Filles repenties, Femmes en couches, Enfants tuberculeux, Orphelins, Incurables, Sourds-Muets, Vieillards indigents, etc…, pas une misère, pas une infortune, pas une déchéance que cette femme éminente ne secourût. On venait me prier de continuer ses libéralités. « Oui, madame, oui, ma sœur, répondais-je en proie à une sorte d’ivresse intérieure. Rien ne sera changé, n’en doutez pas. Les aumônes que vous receviez des mains pieuses de Mme Greillon-Delamotte vous seront remises en mémoire d’elle. » A la fin de la seconde semaine, je me trouvai zélateur satisfait et reconnaissant d’une douzaine d’œuvres.

Cependant Calixte me disait avec cette gravité un peu gémissante qui lui convenait si bien : « Vous avez réussi à toucher le cœur de Marie-Antoinette. Dans les tristesses de son deuil, elle me parle souvent de vous en termes attendris. Elle voudrait ne point se montrer importune en vous priant de lui permettre de revoir les lieux qu’elle a tant aimés. » Il est inutile de mentionner ma réponse. On la devine. Je ne vivais plus que dans une attente qui me rongeait le cœur.


… Par un dimanche de mai, très calme et très doux, je reçus enfin la visiteuse bien-aimée. Calixte l’accompagnait. Il y avait plus d’un mois — un siècle ! — que je ne l’avais vue, et je sentis mon amour s’exalter jusqu’au délire devant les grâces attristées et pâlies de son pur visage. Elle me tendit sa petite main qu’elle laissa dans la mienne tandis qu’elle me disait, avec un sourire voilé, sa reconnaissance. Et nous nous mîmes à causer à mi-voix, oublieux de Calixte dont les réflexions et les exclamations passaient comme de vaines rafales au-dessus de nos têtes penchées. Nous allions à petits pas et presque pieusement à travers les chambres. « C’est ici, me disait Marie-Antoinette, que notre pauvre tante nous recevait chaque samedi… C’est là, devant cette fenêtre, que, les yeux fixés sur la basilique, elle se plaisait à méditer et à prier… »