Sans m’inquiéter de la longueur de l’entr’acte ni de l’impatience du public, nous entourâmes de soins empressés mon pauvre Giovani, et je le transportai près d’une croisée. Le grand air le remit assez vite; toutefois, il conservait sur ses traits une pâleur mortelle qui ne lui permettait pas de paraître en scène. J’étais moi-même saisi d’un pressentiment indéfinissable qui me poussait à arrêter la représentation, et je résolus d’en faire l’annonce au public. Je fis lever le rideau.
Les traits contractés par l’inquiétude, je m’avançai vers la rampe. Giovani, plus pâle encore et se tenant à peine, était près de moi.
J’exposai brièvement l’accident qui le mettait dans l’impossibilité d’exécuter l’expérience annoncée, et je proposai de rendre le montant de leurs places aux personnes qui en feraient la réclamation. Mais à ces mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-même, prit la parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux et se sentait la force de continuer la séance où d’ailleurs, disait-il, il n’avait qu’un rôle passif et peu fatigant.
Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et moi, père insensé et barbare, ne tenant aucun compte de l’avertissement que le Ciel m’envoyait pour la conservation des jours de mon enfant, j’eus la cruauté, la folie d’accepter ce généreux dévouement. Il ne fallait pourtant qu’un mot pour éviter la ruine, le déshonneur, la folie, et ce mot expira sur mes lèvres! Je me laissai étourdir par les bruyantes acclamations du public, et je commençai.
J’ai déjà dit quelle était la nature du tour qui faisait courir la ville. Tout le prestige était dans la substitution d’une balle à une autre. Un savant m’avait enseigné une composition métallique imitant le plomb à s’y méprendre. J’en avais fait des balles, qui, placées à côté de balles véritables, n’en pouvaient être distinguées. Seulement il fallait éviter de les presser trop fortement, parce que la matière dont elles étaient faites était très friable; mais par cette raison, aussi, lorsqu’elles étaient lancées par le pistolet, elles se divisaient à l’infini, et n’allaient pas plus loin que la bourre elle-même.
Jusqu’alors je n’avais pas songé qu’il pût y avoir le moindre danger dans l’exécution de cette expérience; j’avais pris du reste mes précautions contre toute erreur. Les fausses balles étaient enfermées dans un petit coffre dont seul j’avais la clef, et je ne l’ouvrais qu’au moment où le besoin l’exigeait.
Ce soir-là, j’avais mis la plus grande circonspection dans les apprêts de cette scène; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m’éclaire; je ne dois accuser que la fatalité. Toujours est-il qu’une balle de plomb mêlée aux autres se trouva dans la cassette, et qu’elle fut mise dans le pistolet.
Concevez-vous, maintenant, ce qu’il y a d’horrible dans cette action? Voyez-vous un père venant, le sourire sur les lèvres, commander le coup de feu qui doit tuer son fils!..... C’est affreux, n’est-ce pas?
Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a visé si malheureusement, que l’enfant, frappé au milieu du front, tombe aussitôt la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d’une courte agonie et rend le dernier soupir.....
Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne pouvant croire à un aussi grand malheur; en une seconde, mille pensées se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j’ai ménagée et dont je ne me souviens plus? n’est-ce qu’une émotion de l’enfant, une suite du malaise qu’il vient d’éprouver?