L’artiste qui ne monte pas, descend.

Ce mot s’appliquait justement à ma position: tandis qu’autour de moi la civilisation marchait en avant, j’étais resté stationnaire; par conséquent je descendais.

Quand je fus pénétré de cette vérité, je fis une réforme complète dans la composition de mes expériences. Les tours de cartes qui tenaient une grande place dans mon répertoire, n’avaient plus l’attrait de la nouveauté maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et les exécutaient. J’en supprimai un grand nombre, et je les remplaçai par d’autres exercices.

Le public aime et recherche les spectacles émouvants: j’en imaginai un qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener à moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je réussisse? Pourquoi ma tête a-t-elle conçu cette idée fatale? s’écria Torrini, en levant vers le Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j’aurais encore mon fils et je n’aurais pas perdu mon Antonia!

Tandis qu’il exprimait ces douloureux regrets, la tête du pauvre Torrini, agitée par son tic nerveux, semblait vouloir se débarrasser de poignants souvenirs. Néanmoins, après une légère pause, pendant laquelle il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa douleur, il continua:

—Il y a deux ans environ, j’étais à Strasbourg; je jouais au théâtre, et chacun voulait voir cette expérience si émouvante que j’avais intitulée le fils de Guillaume Tell.

Giovani (c’était le nom de mon fils) jouait le rôle de Walter, fils du héros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tête, il la mettait entre ses dents. A un signal donné, un spectateur, armé d’un pistolet, faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu même du fruit.

Grâce au succès que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans l’avenir, et loin de profiter des leçons de l’adversité, je repris mes habitudes de luxe d’autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore, fixé pour jamais le public, la fortune et la vogue.

Cette illusion me fut cruellement ravie.

Le Fils de Guillaume Tell, dont j’avais fait un petit acte à part, terminait ordinairement la soirée. Nous nous disposions à le jouer pour la trentième fois, et j’avais fait baisser le rideau, afin de donner à la scène l’aspect de la place publique d’Altorf. Tout-à-coup mon fils, qui venait de revêtir le costume helvétique traditionnel, s’approcha de moi en se plaignant d’une violente indisposition et en me priant de hâter la fin de la séance. J’avais déjà saisi la sonnette pour donner au machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba évanoui.