Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le récit passant de bouche en bouche atteignit bientôt les proportions d’un miracle, et contribua considérablement au succès des représentations que je donnai à la suite de cette séance.
J’aurais pu, à la faveur de cette vogue, rester longtemps encore à Constantinople et parcourir ensuite les provinces où j’étais sûr de réussir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel: j’éprouvais le besoin de changer de place pour courir après de nouvelles émotions. Je me sentais le commencement d’un malaise que je ne pouvais définir: c’était quelque chose comme le spleen ou bien un commencement de nostalgie; c’était peut-être l’un et l’autre. Ma femme me pressait en outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrétien, ne voulant pas, disait-elle, que notre premier-né, dont l’arrivée nous était annoncée, vînt au monde au milieu des infidèles.
Je me rendis d’autant plus volontiers à ses vœux, que tout en cherchant à lui être agréable, je satisfaisais le plus ardent de mes désirs. J’étais venu à Constantinople dans un but de curiosité et avec le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet était réalisé et que ma curiosité était satisfaite, nous pouvions nous éloigner: nous partîmes pour la France.
Mon intention était de me rendre à Paris, mais arrivé à Marseille, je lus dans les journaux l’annonce de représentations données par un escamoteur nommé Olivier. Son programme comprenait la séance entière de Pinetti, qui était à peu près la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou d’Olivier, était le plagiaire? tout porte à croire que c’était ce dernier. Quoiqu’il en soit, n’ayant cette fois aucune raison pour engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai sur Vienne.
Je n’eus pas, du reste, à m’en repentir, car l’accueil que je reçus me consola de la marche rétrograde que m’avait fait faire la célébrité d’Olivier.
Il m’est impossible, mon ami, de vous retracer l’itinéraire que j’ai parcouru pendant seize ans: je me bornerai à vous dire que j’ai visité l’Europe entière, en m’arrêtant de préférence dans les capitales.
Longtemps j’eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s’épuiser, mais ainsi que Pinetti, je devais éprouver l’inconstance de la fortune.
Un beau jour je m’aperçus que mon étoile commençait à pâlir; je ne voyais plus le même empressement du public à mes représentations; je n’entendais plus ces bravos qui me saluaient à mon entrée en scène et qui me suivaient pendant ma séance; les spectateurs me paraissaient pleins de réserve, je dirais presque d’indifférence. A quoi cela tenait-il? Quelle était la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon répertoire était toujours le même: c’était mon répertoire d’Italie, dont j’étais si fier, et pour lequel j’avais fait de si grand sacrifices. Je n’avais introduit aucun changement dans mes expériences; celles que j’offrais alors au public étaient les mêmes qui m’avaient conquis tant de suffrages. Je sentais aussi que je n’avais rien perdu de la vigueur, de l’entrain et de l’adresse que j’avais autrefois.
Mais c’est précisément parce que je restais toujours le même, que le public avait changé à mon égard.
Un auteur a dit avec raison: