Paralysé par le doute et l’horreur, j’hésite à changer de place: mais le sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment à l’affreuse réalité. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me précipite sur le corps inanimé de mon fils.
J’ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai l’usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux hommes, dont l’un était un médecin, et l’autre un juge d’instruction. Ce magistrat, compatissant à mon malheur, eut la bonté de mettre tous les égards et toutes les formes possibles dans l’accomplissement de sa pénible mission. J’avais peine à comprendre les questions qu’il m’adressait; je ne savais que répondre et je me contentais de verser des larmes.
L’instruction fut promptement achevée et l’on me traduisit en cour d’assises.
Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je m’assis sur le banc d’infamie, espérant n’en sortir que pour recevoir la juste punition du crime que j’avais commis. J’étais résigné à la mort, je la désirais même, et je voulais faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour qu’on me délivrât d’une vie qui m’était odieuse.
J’avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d’office un avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon attente, le chef principal d’accusation ayant été écarté, je ne fus reconnu coupable que d’homicide par imprudence et condamné à six mois de prison, que je passai dans une maison de santé.
Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint m’apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n’avait pu supporter tant de chagrins; elle aussi était morte!
Ce nouveau coup m’accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes ces secousses, l’emporta, et je recouvrai la santé. J’étais en convalescence, lorsqu’on m’ouvrit les portes de ma prison.
Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce qu’il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au petit jour et n’y rentrais qu’à la nuit. Il m’eût été impossible de dire ce que j’avais fait pendant ces longues excursions; je marchais probablement sans autre but que celui de changer de place.
Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misère et son triste cortége s’avançaient d’un pas inévitable.
La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé, non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière de mon cabinet. Antonio m’exposa notre situation et me supplia d’en sortir en reprenant le cours de mes représentations.