Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais jamais sur aucun théâtre.
Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les bijoux que j’avais reçus en présent à différentes époques, et qu’il avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude échec.
De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je suppléai à la gaîté et à l’entrain par la bonne exécution de mes expériences; et le public finit par m’accepter ainsi.
Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes en France, et c’est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai sur la route de Blois à Tours.
Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait besoin de repos, mais encore qu’il sentait la nécessité de se remettre de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en lui.
Pourtant, j’avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces souvenirs étaient douloureux pour son cœur, ils n’y laissaient plus qu’une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus d’autre trace de sa folie passée que son tic, qu’il garda jusqu’à ses derniers moments.
Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m’avaient confirmé dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu’il était temps de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs représentations à Aubusson.
Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu’il s’agit de décider qui de nous deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de l’escamotage que ce qu’il avait été forcé d’apprendre pour son service. Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une pièce de monnaie dans la poche d’un spectateur sans que celui-ci s’en aperçût, mais rien au-delà.
J’ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus qu’il ne voulait le dire.
Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier.