Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d’être utile à Torrini et d’acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j’avais déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s’agissait de spectateurs payant leurs places, et cette distinction me causait une grande appréhension.

Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio chez le maire pour obtenir de lui l’autorisation de donner des représentations.

Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l’accident qui nous était arrivé, et voyant qu’il s’agissait d’une bonne œuvre à faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts.

Bien plus, pour nous procurer l’occasion de faire quelques connaissances qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui la soirée du dimanche suivant.

Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que j’avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse qu’ils nous avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne manqua.

Toutefois, j’eus besoin encore, je l’avoue, de me dire que les spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans doute de mon dévouement, car le cœur me battit à rompre ma poitrine, au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que j’exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.

Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l’avoir vu bien des fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent la houlette, les Pyramides d’Egypte, l’Oiseau mort et vivant, l’Omelette dans le chapeau. Je terminai par le Coup de piquet de l’aveugle, que j’avais étudié avec soin. J’eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les suffrages.

Un accident, qui m’arriva dans cette séance, modéra singulièrement la joie de mon triomphe.

J’avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui ont vu faire ce tour savent qu’il est principalement destiné à provoquer la gaîté dans l’assemblée, et qu’il n’y a rien à craindre pour l’objet emprunté.

Je m’étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser des œufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le tout dans le chapeau.