Il s’agissait, après cela, de simuler la cuisson de l’omelette; je posai un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d’oscillation que fait une cuisinière pour empêcher l’omelette de brûler. En même temps, je débitais avec assez d’entrain des plaisanteries appropriées à la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m’entendais à peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur de roussi me fit jeter les yeux sur la lumière, elle était éteinte. Je regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et taché. Il paraît que n’ayant pas convenablement apprécié la hauteur de la bougie, j’avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans me douter de ce qui m’arrivait, et continuant toujours à tourner, j’étais descendu un peu plus bas et je l’avais barbouillé de cire fondue.

Tout interdit à cette vue, je m’arrêtai, ne sachant comment sortir de ce mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable qu’il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé.

Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car, pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s’arrêtait devant la simple réparation d’un chapelier. Je n’avais qu’un moyen, c’était de gagner du temps et de m’inspirer des circonstances. Je continuai donc l’expérience d’un air assez dégagé pour ma position, et j’exposai aux regards du public ébahi une omelette cuite à point, que j’eus encore le courage d’assaisonner de quelques bons mots.

Cependant, ce quart d’heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n’était pas assez de payer d’audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de mieux, confesser publiquement ma maladresse.

Je m’étais résigné à cet acte d’humilité et je cherchais déjà à le faire le plus dignement possible, lorsque je m’entendis appeler de la coulisse par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à s’échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon compère ne m’eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de lui; il m’attendait un chapeau à la main.

—Tenez, me dit-il en l’échangeant contre celui que je portais, c’est le vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si vous veniez d’enlever les taches, et en le remettant à la personne dont vous avez reçu l’autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au fond.

Je fis ce qui m’était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé, après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation, lorsque je le prévins par un geste qui l’engageait à lire la note fixée sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue:

«Une étourderie m’a fait commettre une faute que je réparerai. Demain, j’aurai l’honneur de vous demander l’adresse de votre chapelier; en attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma mésaventure.»

Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut parfaitement gardé et mon honneur fut sauf.

Le succès de cette représentation m’engagea à en donner plusieurs autres qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et nous réalisâmes une somme assez importante.