Que l’on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions gardé. Il ne put y parvenir; l’attendrissement le gagna, et, s’y laissant aller, il nous remercia avec toute l’effusion de son excellent cœur.

Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et pouvait désormais vaquer à ses affaires.

Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n’ayant plus rien à faire à Aubusson, il décida qu’il partirait.

Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n’eût pas éprouvé un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me consoler de perdre deux amis avec lesquels j’eusse si volontiers passé ma vie.

Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de l’Auvergne.

CHAPITRE VIII.

Des Acteurs prodiges.—Mlle Houdin.—J’arrive a Paris.—Mon mariage.—Comte.—Études sur le public.—Un habile directeur.—Les billets roses.—Un style musqué.—Le Roi de tous les cœurs.—Ventriloquie.—Les mystificateurs mystifiés.—Le père.—Jules de Rovère.—Origine du mot prestidigitateur.

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...............Le cœur plein de bonheur
Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère!
O mes amis! ô ma simple cité!
Je vous revois; dans ma félicité,
Je n’ai plus rien à désirer sur la terre.

Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément qu’alors. Peut-être en est-il de cette impression comme de tant d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser.

Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé de m’envoyer les réponses.