Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs moindres détails.

Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais dans un état de santé parfaite.

On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore bien vague; depuis, elle me domina impérieusement.

Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie, poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune, je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent, sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner.

D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour représenter convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité.

Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il ne l’accordera pas à un jeune homme.

Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour, j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à rhabiller et à brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant incessamment dans le cercle invariable d’un ressort à remplacer, d’une verge à remettre (les montres à cylindre étaient rares à cette époque), d’une chaîne à raccommoder et finalement, après visite sommaire de la montre, d’un coup de brosse à donner pour brillanter l’ouvrage.

Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger rhabilleur, et de voir dans mes anciens confrères des artistes sans capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le moins possible.

Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute?

Au public, il me semble.