En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son argent.
Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait froid et indolent à l’égard des montres et des pendules que l’on me donnait à rhabiller, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux parler de la comédie de société.
Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver, chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà si bienveillant envers moi.
De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet dans les pièces les plus en vogue de cette époque.
Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!
Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent, amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil, et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission. Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services.
Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me marier.
Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore trop jeune pour y songer.
Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis de rester fidèle.
Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action.