Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre, j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême attention que le désir de deviner le mot de la charade.

On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée.

Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris.

Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre, c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur, toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce nom.

Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail.

M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de longues et intéressantes conversations.

Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire.

M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement, dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à créer quelques instruments pour mon futur cabinet.

Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre physicien se reposait déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes acteurs, véritables prodiges de précocité.

Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer.