Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion.
Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi, lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau, ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de chercher à donner l’explication de ce singulier phénomène. Mais on avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le paysan demanda la parole:
—Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le sujet.
On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase.
Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une mystification.
L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et, loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait, puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous leurs développements et se laisse facilement égarer.
N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un homme d’esprit qu’un ignorant?
Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste.
Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin. On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte, pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien garnies. C’est alors qu’il inventa les billets de famille, les médailles, les loges réservées aux lauréats des pensions et des colléges, etc.
Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait largement sur la quantité.