Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là. Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce qui prouve que:
«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»
Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie, et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis, les travaux dont il me faudrait les payer.
Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et sur les instruments propres à produire les illusions de la magie.
J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite de ce sujet.
J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des instruments de Physique amusante. Tel était le nom que portaient ces instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui n’avaient rien à démêler avec la physique.
Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements, je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de sa boutique.
Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries) avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très communicatif, m’initia à tous ses mystères.
Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but: j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises.
Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers des occupations plus sérieuses que celles de la physique amusante, et le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc passé, ce qui le rendait fort chagrin.