—Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras. Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous aviez vu, il y a une dizaine d’années, l’aspect qu’offrait mon magasin, alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque. C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères, se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son adresse.
Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?
J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom.
Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la particule qui précède son nom.
En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la hauteur de sa naissance.
Le nom vulgaire d’escamoteur avait été repoussé bien loin par lui comme une triviale dénomination; celui de physicien était généralement porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force lui fut d’en créer un pour se faire une place à part.
On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler pour la première fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l’affiche donnait en même temps l’étymologie de ce mot: presto digiti (agilité des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur.
Ce mot, ainsi que celui de prestidigitation du même auteur, fut promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple; elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à la postérité.
Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit qu’escamotage et prestidigitation sont devenus synonymes, et qu’il peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.
L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre mérite, et se pénétrer de cette vérité, qu’il vaut mieux honorer sa profession que d’être honoré par elle. Quant à moi, je n’ai jamais fait aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore enrichir le Dictionnaire de l’Académie française.