Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier, d’un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l’inventeur finit par mettre cette mine d’or au chapitre de ses déceptions déjà si nombreuses.
Moi aussi, je l’avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables, j’arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette pas de m’être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si elles m’ont fait éprouver plus d’un mécompte dans ma vie, elles servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais dans l’exécution de mes automates. D’ailleurs, qui n’a pas fait, au moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le marchand d’écritoires?
J’ai déjà parlé plusieurs fois d’automates que je confectionnais; il serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces destinées à figurer dans mes représentations.
C’était d’abord un petit pâtissier sortant à commandement d’une élégante boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté de l’établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la mettant au four.
Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de l’artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit flageolet un air que lui jouait l’orchestre.
C’était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à dessein sur l’arbre. Celle-ci s’ouvrait, laissait voir le mouchoir, tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le développaient aux yeux des spectateurs.
J’avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l’heure au gré des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre de coups indiqué.
Au moment où j’étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une rencontre qui me fut des plus agréables.
Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude, je m’entends appeler.
Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment vêtu.