—Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve.

—Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons, ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini.

Je fis un mouvement de douloureuse surprise.

—Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?...

—Hélas, oui, ce n’est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions tout lieu d’espérer un sort plus heureux, que la mort l’a frappé.

En vous quittant, vous le savez, l’intention de Torrini était de se rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s’y régénérer et redevenir le brillant magicien d’autrefois. Dieu en a décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d’une fièvre typhoïde qui l’emporta en quelques jours.

Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers devoirs à l’homme auquel j’avais voué ma vie, je m’occupai de la liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et quelques accessoires de voyage qui m’étaient inutiles, et je gardai les instruments, avec l’intention d’en faire usage. Je n’avais aucune profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d’embrasser une carrière dont le chemin m’était tout tracé, et j’espérais que mon nom, auquel mon beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes succès.

J’étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d’un tel maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d’affaire avec de l’aplomb.

Je m’appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j’ajoutai, à l’exemple de mes confrères, le titre de Premier physicien de France. Chacun de nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve, quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier. L’escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par excès de modestie; et l’habitude de produire des illusions facilite cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve ensuite d’apprécier et de classer selon sa juste valeur.

C’est ce qu’il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches, j’avoue franchement qu’il ne me fit pas l’honneur de me reconnaître la célébrité que je m’attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre.