Néanmoins, j’allais de ville en ville, donnant mes représentations et me nourrissant plus souvent d’espérance que de réalité. Mais il vint un moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon estomac, je me vis contraint de m’arrêter. J’étais à bout de ressources; je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d’un moment à l’autre; il n’y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes instruments et, muni de la modique somme que j’en avais retirée, je me rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions désespérées.
Malgré mon insuccès, je n’avais rien perdu de ce fond de philosophie que vous me connaissez, et j’étais sinon très heureux, du moins plein d’espoir dans l’avenir. Oui, mon ami, oui, j’avais alors le pressentiment de la brillante position que le sort m’a faite et vers laquelle il m’a conduit pour ainsi dire par la main.
Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l’avenir, je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j’avais tort de ne pas m’abandonner complètement à mon étoile.
Il y avait à peine huit jours que j’étais à Paris, que je me rencontrai face à face avec un ancien camarade. C’était un Florentin qui, dans le théâtre où je jouais à Rome, tenait l’emploi de basse et remplissait des rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à Paris pour y chercher fortune, il s’était trouvé réduit, à défaut d’un plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les chœurs du Théâtre-Italien.
Mon ami, quand je l’eus mis au courant de ma position, m’annonça qu’une place de ténor était vacante dans les chœurs où il chantait lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la faire obtenir.
J’acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position transitoire, car il m’en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en attendant mieux, me mettre à l’abri de la misère: la prudence m’en faisait une loi.
J’ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les plus favorables. En voici une nouvelle preuve:
Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j’avais beaucoup de loisirs, l’idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la position que j’y occupais.
Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs d’une fortune que l’on veut amasser, et que l’on dit être le plus difficile à acquérir. Je l’attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis d’autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette chance en laquelle j’ai toujours eu confiance, soit aussi que l’on fût satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes écoliers, j’eus assez de leçons pour quitter le théâtre.
Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre cause. J’aimais une de mes écolières et j’en étais aimé. Dans ce cas, il n’était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter sur moi quelque déconsidération.