Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de cuivre. Il s’assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa baguette qu’il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu du plus profond silence, cette impérieuse évocation: Spiriti miei infernali, obedite (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance, obéissez).
Je respirais à peine dans l’attente de quelque miraculeuse production. Simple que j’étais! Ceci n’était qu’une innocente plaisanterie, un naïf préambule à l’exercice des gobelets.
Je fus, je l’avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n’aurais jamais pensé qu’en l’année de grâce 1838, on osât l’exécuter dans une représentation théâtrale. Cela était d’autant plus vraisemblable, que journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une grande adresse, et qu’il reçut du public d’unanimes applaudissements.
—Hein! disait victorieusement le voisin d’Antonio; qu’est-ce que je vous disais? quelle habileté!
Et pour donner plus d’éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à rompre les oreilles.
—Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de son enthousiasme, vous allez voir; ce n’est rien que cela.
Soit qu’Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à placer l’admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même, je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le tour des pigeons. Mais il faut convenir que la mise en scène et l’exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles même que ceux de mon ami.
Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se présente tenant un coutelas d’une main, et de l’autre un pigeon noir:
«Voici, dit-il, un pizoun (j’ai oublié de dire que Bosco parle un français fortement italianisé): Voici un pizoun qui n’a pas été saze. Zé vas loui couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.)