Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car, si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat: ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.

Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.

De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en verve).

Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies.

Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée: Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit, tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et les recomposer par des procédés musicaux.

Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations, je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume, dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté, pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était en quelque sorte le gosier du rossignol.

Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était nécessaire d’atteindre.

J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la mécanique.

Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons, pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de nouvelles études.

Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.