| P. ROBERT | |||||
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| Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, étameur de casserolles, fondeur de cuillers d’étain, fait le commerce des peaux de lapin et tout ce qui concerne son état. ——— | |||||
| DOIT MADAME De B... | |||||
| F. | C. | ||||
| Pour la réparation d’un soufflet.... | 6 | » | |||
| Nota. M. Robert espère que Mme de B... appréciera le soufflet qu’il lui renvoie. | |||||
L’aventure fut connue et l’on en rit beaucoup; du reste, Mme de B... n’avait pas tardé à reconnaître son étourderie; elle vint elle-même payer la facture et fit sa paix avec mon père de la façon la plus aimable.
Ce fut dans cet intérieur, pour ainsi dire d’artiste, au milieu des outils et des instruments auxquels je devais prendre un goût si vif, que je naquis et que je fus élevé.
J’ai bonne mémoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils ne vont pas jusqu’au jour de ma naissance: j’ai su depuis que ce jour était le 6 décembre 1805.
Je serais tenté de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un marteau à la main, car dès ma plus tendre enfance, ces instruments furent mes hochets, mes joujoux; j’appris à m’en servir comme les enfants apprennent à marcher et à parler. Inutile de dire que bien souvent mon excellente mère eut à essuyer les larmes du jeune mécanicien, quand le marteau, mal dirigé, s’égarait sur ses doigts. Pour mon père, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que l’état m’entrerait ainsi dans le corps, et qu’après avoir été un enfant prodige, je finirais par devenir un mécanicien hors ligne.
Je n’ai pas la prétention d’avoir réalisé cet horoscope paternel; mais il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une vocation prononcée, une passion irrésistible pour la mécanique.
Que de fois n’ai-je pas vu, dans mes rêves d’enfant, une fée bienfaisante me conduire par la main et m’ouvrir la porte d’un Eldorado mystérieux où se trouvaient entassés des outils de toute sorte. Le ravissement dans lequel me plongeaient ces songes était le même que celui qu’éprouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace des pays fantastiques où les maisons sont en chocolat, les pierres en sucre candi et les hommes en pain d’épice.
Il faut avoir été possédé de cette fièvre des outils pour la concevoir. Le mécanicien, l’artiste les adore véritablement; il se ruinerait même pour en acquérir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu’est un manuscrit pour le savant, une médaille pour l’antiquaire, un jeu de cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent une passion dominante.
A huit ans, j’avais déjà fait mes preuves, grâce à la complaisance d’un excellent voisin et aussi à une dangereuse maladie, dont la longue convalescence me donna le loisir d’exercer ma dextérité naturelle.
Ce voisin, nommé M. Bernard, était un colonel en retraite. Longtemps prisonnier, il avait appris, dans sa captivité, mille petits travaux qu’il consentit à m’enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de ses leçons, qu’en assez peu de temps j’arrivai à égaler mon maître.