Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant sa main sur son épaisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lèvres (geste qui lui était très familier), il s’écriait, dans son énergique satisfaction: «Il fait tout ce qu’il veut, ce petit b..... là.» Ce compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre enfantin, et je redoublais d’efforts pour le mériter.
Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et dès lors les occasions me manquèrent pour me livrer à mes attrayantes distractions; mais aux jours de congé, c’était avec un véritable bonheur que je venais me retremper, si j’ose le dire, à l’atelier paternel.
Que de fois aussi j’ai fâché ce bon père par de nombreux méfaits! Je n’étais pas toujours assez exercé ou assez habile, et souvent je brisais les outils dont je me servais. C’était une lime, un foret, un équarissoir. J’avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystérieux; et, pour me punir, on m’interdisait l’entrée de l’atelier. Mais toute défense était inutile, toute précaution superflue; c’était toujours à recommencer. Aussi reconnut-on la nécessité de couper le mal dans sa racine, et l’on résolut de m’éloigner.
Si mon père aimait son état, il savait par expérience que dans une petite ville, l’art de l’horlogerie mène rarement à la fortune; malgré toute son habileté, et quelques ressources qu’il eût trouvées en dehors de sa profession par son esprit industrieux, il n’y avait gagné qu’une bien modeste aisance.
Dans son ambition paternelle, il rêvait pour moi un destin plus brillant; il prit donc une détermination dont je lui ai conservé la plus vive reconnaissance: ce fut de me donner une éducation libérale. Il m’envoya au collége d’Orléans.
J’avais onze ans à cette époque.
Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collége; quant à moi, j’avoue franchement que bien que je n’eusse aucune répulsion pour l’étude, l’existence claustrale de l’établissement ne m’offrit jamais de plus grand plaisir que celui que j’éprouvai lorsque je le quittai pour n’y plus revenir. Quoi qu’il en soit, une fois entré, suivant l’exemple de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de temps un collégien parfait.
En dehors de l’étude, mon temps était bien employé: poussé par mon irrésistible penchant, je passais la plus grande partie de mes récréations à m’occuper de mécanique. J’exécutais par exemple des piéges, des trébuchets et des souricières, dont les heureuses dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de prisonniers.
J’avais construit pour eux une charmante petite demeure à claire-voie, dans laquelle se trouvaient réunis des jeux gymnastiques en miniature. Mes pensionnaires, en prenant leurs ébats, faisaient mouvoir et basculer des machines destinées à procurer les plus agréables surprises.
Un de mes ouvrages excitait surtout l’admiration de mes camarades: c’était un petit manége faisant monter de l’eau à l’aide d’un corps de pompe confectionné presque entièrement avec des tuyaux de plume. Une souris, harnachée comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volonté qu’il y mît, ne pouvait vaincre à lui seul la résistance que lui opposait le jeu des engrenages, et, à mon grand regret, j’étais forcé de lui prêter assistance.