Je puis l’avouer maintenant: je crus que seul j’avais été sévère envers moi, et qu’il était possible que tous ces applaudissements fussent de bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m’en cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me hâtai d’essuyer, afin que l’attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de la seconde partie de ma séance.

Le rideau se leva de nouveau, et je m’approchai des spectateurs avec le sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l’unisson de ma belle humeur.

Combien de fois depuis n’ai-je pas constaté cette faculté imitative du public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure porte-t-elle l’empreinte d’une impression fâcheuse? aussitôt votre auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil, devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres s’éclaircissent. Chacun semble dire à l’artiste: Bonjour un tel, ta figure me plaît; je n’attends que l’occasion de t’applaudir. Tel semblait être en ce moment mon public.

L’enjouement m’était d’autant plus facile, que je commençai par mon expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours d’adresse. Après avoir emprunté un foulard, j’en faisais successivement sortir une multitude d’objets de toute nature, tels que des bonbons, des plumets de toute grandeur, jusqu’à celui de tambour-major, des éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des doigts.

Je continuai par la présentation de l’oranger. J’avais lieu de compter sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c’était un de ceux dont je m’acquittais le mieux.

Je fis d’abord quelques escamotages qui lui servaient d’encadrement, et je m’en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j’allais obtenir un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa l’esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J’étais possédé d’une panique qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais tâcher de la rendre sensible par une comparaison.

Lorsqu’on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l’on suit cet avis, on se soutient facilement sur l’eau, et il semble que ce soit chose toute naturelle; alors on sait nager.

Mais il arrive parfois qu’une réflexion prompte comme l’éclair saisit votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse, l’eau ne soutient plus, on barbote, on s’enfonce, et si une main secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu.

Telle était ma situation sur la scène; j’avais été subitement saisi de cette pensée: «Si j’allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si j’étais sous l’action d’un ressort qui se détend, je commence à parler vite, je redouble de vitesse tant j’ai hâte de finir, je me trouble, et comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes idées.

Oh! alors j’éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire, mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait.