Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à applaudir; ils se taisent. J’ose à peine regarder dans la salle, et mon expérience se termine sans que je sache comment.

Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré d’irritabilité qui ne me permet plus d’apprécier ce que je fais. Je sens seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques minutes.

Le rideau se baissa fort heureusement: j’étais à bout de mes forces; un peu plus, et j’allais être obligé de demander grâce.

De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit cette première séance. J’avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce mal n’était rien en comparaison des souffrances morales dont j’étais accablé. Je ne me sentais plus l’envie ni le courage de reparaître en scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement dont l’exploitation était au-dessus de mes forces.

—Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d’émotions; je veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même d’un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations.

Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en rester là de mes représentations, je fis ôter l’affiche qui annonçait la séance du soir.

J’avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution. Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et je cédai même à l’impérieux besoin d’un sommeil que je m’étais longtemps refusé.

Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n’y plus revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me semblait devoir durer toujours.

Personne n’ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux sont aussi vives que peu durables, et j’ai déjà dit que mon tempéramment était éminemment impressionnable.

Le repos que j’avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J’envisageai dès lors ma situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu’un de mes amis, ou soi-disant tel, vint me rendre visite.