Après m’avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts, auxquels il assistait:
—Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j’ai vu ton établissement fermé et que j’étais bien aise de t’exprimer ma façon de penser à ce sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j’ai remarqué que cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais compliments que l’on veut faire passer à la faveur d’une amicale franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou tard. Du reste, ajouta-t-il d’un air capable, je l’avais bien prédit; j’ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer.
Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d’une franchise apocryphe, me blessèrent vivement. Il m’était facile de reconnaître que ce donneur d’avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection qu’il avait pour moi, n’était venu me voir que pour faire étalage de sa perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m’avait jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien les événements, était loin de se douter du changement qu’il opérait en moi. Plus il parlait, plus il m’affermissait dans la résolution de continuer mes représentations.
—Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d’un ton qui n’avait rien d’affectueux. Si je n’ai point joué hier c’est que, brisé par la fatigue que j’ai supportée depuis quelque temps, j’ai voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je joue ce soir même. J’espère, dans ma seconde représentation, prendre une revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement par lui que par toi. J’en ai l’assurance.
La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me quitta.
Je ne l’ai jamais revu depuis.
Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s’il lit ce récit, qu’il reçoive ici l’expression de mes remercîments pour l’heureuse révolution qu’il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon amour-propre.
Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma séance où j’avais besoin d’apporter des modifications, je fis tranquillement mes préparatifs.
Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l’eusse espéré, le public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j’acceptai ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d’obtenir me donnait confiance en l’avenir.
Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation.