Je ne pouvais songer, comme autrefois, à m’exiler à la campagne. Je pris un moyen équivalent: ce fut de me cloîtrer dans mon atelier, en organisant autour de moi un système de défense contre ceux que, dans ma mauvaise humeur, j’appelais des voleurs de temps.

En ma qualité d’artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns étaient intéressants, mais le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile prétexte, ne venaient chez moi que pour dépenser une partie des loisirs dont ils ne savaient que faire. Il s’agissait de distinguer les bons visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j’imaginai.

Lorsqu’un de ces messieurs sonnait à ma porte, une communication électrique faisait également sonner un timbre placé dans mon cabinet de travail. J’étais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique ouvrait et, ainsi que cela se pratique d’ordinaire, il demandait le nom du visiteur. Moi, de mon côté, j’appliquais mon oreille à un instrument d’acoustique disposé à cet effet et qui me transmettait les moindres paroles de l’inconnu. Si, d’après sa réponse, je jugeais convenable de ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n’y étais pas. Mon domestique annonçait alors que j’étais absent et offrait au visiteur de s’adresser à mon régisseur.

Il m’arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes appréciations et de regretter d’avoir accordé audience, mais j’avais un autre moyen d’abréger la visite de l’importun.

J’avais pratiqué, derrière le canapé sur lequel je m’asseyais, une petite touche électrique correspondant à un timbre que pouvait entendre mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j’allongeais négligemment le bras sur le dos du meuble où se trouvait cette touche, je la pressais, et le timbre résonnait dans la pièce voisine.

Alors mon domestique, jouant une petite comédie, allait ouvrir la porte d’entrée, tirait la sonnette, que l’on pouvait entendre du salon où nous nous trouvions, et venait ensuite m’avertir que M. X... (nom fabriqué pour la circonstance) demandait à me parler. J’ordonnais que M. X... fût introduit dans le cabinet voisin du salon, et il était bien rare que l’importun ne levât pas le siége devant une semblable exigence.

On ne peut se faire une idée du temps que me fit gagner cette bienheureuse organisation. Aussi que de fois j’ai béni et mon invention et le célèbre savant auquel on doit la découverte du galvanisme!

Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps était pour moi d’une valeur inestimable; je le ménageais comme un trésor et ne le sacrifiais qu’à la condition que ce sacrifice m’aiderait à la découverte de nouvelles expériences, destinées à stimuler la curiosité publique.

Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j’avais constamment à la pensée cette maxime:

«Il est plus difficile d’entretenir l’admiration que de la faire naître.»