Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme de goûter sur terre.
J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y donner des représentations devant les principaux chefs de tribus arabes.
Cette proposition me trouva en pleine lune de miel, si je puis m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne pouvoir alors accepter son invitation.
Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de nouveaux regrets.
Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me décidai à partir.
Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant, jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de l’Algérie offre annuellement aux Arabes.
Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de pouvoir rendre un service à mon pays.
On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des Roumi (chrétiens).
Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels ils sont présentés.
Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison, faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français.