Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies. Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute d’avoir là un incomparable talisman.

Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un Arabe.

A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume, consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de moi.

Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par le haut.

Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout.... L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide!

Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais.

Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que, poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la salle.

Vainement l’un d’eux, le Caïd des Beni-Salah, plus courageux que ses collègues, cherche à les retenir par ces paroles:

Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez!

Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des fuyards.