Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais d’imagination à faire pour soutenir la conversation.
Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas.
En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de nous faire visiter ses appartements.
Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage, notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.
Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage particulier des Musulmans.
Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la tête jusqu’aux pieds.
Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point; car nous empestions à force de sentir bon.
Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait.
Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: Ventre affamé n’a ni yeux ni oreilles. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais.
Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.