On desservit la soupière presque vide.

—Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait de mettre devant nous.

Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.

Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous avait donnée pour le potage.

Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à fait inutile.

Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois, en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans levain qu’on nous avait servi,

Nous pûmes adoucir la force du poison.

Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot espagnol qu’il m’avait appris. Ce compliment, qu’il croyait sincère, lui fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les offrit galamment à Mme Robert-Houdin.

Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même dans le ragoût.

Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité, et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.