Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop me rendre compte de ce qui s’était passé.

A deux heures de l’après-midi, je dormais encore, lorsque je fus réveillé par la voix de Pinetti:

—Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n’avons pas de temps à perdre; c’est aujourd’hui le grand jour, j’ai mille choses à vous dire.

Je me hâtai de lui ouvrir.

—Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement louée; on s’arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de sa famille, vous fait l’honneur d’assister à votre représentation; nous venons d’en recevoir l’avis.

A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige. Epouvanté, je m’asseois sur le pied de mon lit.—N’y comptez pas, chevalier, m’écriai-je avec fermeté, n’y comptez pas, et, quelque chose qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.

—Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne songez pas à ce que vous dites; il n’y a plus maintenant possibilité de reculer; les affiches sont posées, et c’est un devoir pour vous de tenir les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.

Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!

Une fois livré à moi-même, je restai près d’une heure absorbé dans mes réflexions, cherchant en vain un moyen d’éluder la représentation. A chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée.

Après m’être bien désespéré, j’en vins à réfléchir qu’aucune difficulté sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre de tours, comme je l’ai dit, étant faits avec l’aide de compères, la plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs.