Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j’arrivai au théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même.

La représentation ne devant commencer qu’à huit heures, j’avais tout le temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l’employai si bien, que, lorsque vint le moment d’entrer en scène, mes folles appréhensions s’étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public avec assez d’aplomb pour un débutant.

La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge d’avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d’une sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j’étais un émigré français.

J’attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement frapper l’imagination des spectateurs.

Il s’agissait d’emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l’envoyer dans la mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j’ouvrais une boîte qui avait été préalablement examinée, fermée et cachetée par les spectateurs, et l’on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la bague dans sa bouche.

Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m’avance vers le parterre en priant qu’on veuille bien me confier une bague. Sur vingt qui me sont présentées j’accepte celle d’un compère que Pinetti m’a désigné à l’avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du pistolet que je lui présente.

Pinetti m’avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en cuivre qui serait sacrifiée, et qu’on lui en rendrait une en or. Le spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j’ouvre la fenêtre, et je décharge le pistolet.

Comme un soldat sur le champ de bataille, l’odeur de la poudre m’exalte; je me sens plein d’entrain et de gaîté, et je me permets quelques heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public.

Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de théâtre, s’appelle le coup de fouet, je saisis ma baguette magique, et je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques. Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je porte au propriétaire de la bague, afin qu’il la retire lui-même de la bouche de mon fidèle messager.

Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à l’examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une surprise extrême. Fier d’une aussi belle réussite, je remonte la scène où je m’incline pour remercier le public des applaudissements qu’il me prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et devint pour moi le prélude d’une terrible mystification.