—Oui, Monsieur, et de plus j’ai l’assurance que celle que vous m’avez remise n’a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai confiée.

—Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement telle qu’elle était lorsque vous me l’avez confiée. C’est ce que nous appelons en termes cabalistiques le changement imperceptible.

Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu’il fût, et le prier de me garder le secret.

Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes et je continuai ma séance. Les compères n’avaient rien à faire dans le tour suivant, je n’avais donc rien à craindre cette fois. Aussi m’approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire l’honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais, nouvelle fatalité! Sa Majesté n’eut pas plutôt regardé la carte choisie par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les marques du plus profond mécontentement.

Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j’essaie de le parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause d’un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon enfant, toute l’étendue de mon désespoir, lorsque j’y vois, tracée en caractères dont il m’est facile de reconnaître la source, une grossière injure à l’adresse de Sa Majesté.

Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m’imposa dédaigneusement silence.

Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige s’empara de mon cerveau, je crus que j’allais devenir fou.

J’avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule; j’étais tombé dans l’infâme guet-apens qu’il m’avait si traîtreusement dressé.

Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d’un affreux désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver mon ennemi; je veux le saisir au collet, l’amener sur la scène comme un malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon.

L’escamoteur n’y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé; mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le poids de tant d’émotions, je m’évanouis.