Le jour suivant, Torrini reprit son récit sans attendre que je lui en fisse la demande:

—Arrivés à Constantinople, me dit-il, nous goûtâmes pendant quelque temps le bien-être d’un doux repos, dont le charme s’augmentait encore de tous les enivrements de la lune de miel.

Au bout d’un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne devait pas m’empêcher de chercher à réaliser le projet que j’avais formé de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus devoir me faire connaître en donnant des représentations dans la ville. Quelque retentissement qu’eussent eu mes séances en Italie, il était peu probable que mon nom eût traversé la Méditerranée: c’était donc une nouvelle réputation à me faire.

Je fis construire un théâtre, dans lequel se continua le cours de mes succès: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent bientôt au nombre de mes plus zélés spectateurs.

Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur nature si indolents et si flegmatiques, épris du spectacle que je leur offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs italiens.

Le grand visir vint lui-même assister à une de mes séances; il en parla à son souverain, et excita si vivement sa curiosité, que Selim m’envoya l’invitation, pour ne pas dire l’ordre, de venir à la cour.

Je me rendis en toute hâte au palais, où l’on me désigna l’appartement dans lequel devait avoir lieu la séance. De nombreux ouvriers furent mis sous mes ordres, et l’on me donna toute latitude pour mes dispositions théâtrales. Une seule condition m’était imposée: c’est que l’estrade ferait face à certain grillage doré, derrière lequel, me dit-on, devaient se tenir les femmes du Sultan.

Au bout de deux jours, mon théâtre était élevé et complètement décoré. Il représentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives couleurs et les parfums pénétrants charmaient à la fois la vue et l’odorat. Dans le fond et au milieu d’un épais feuillage, un jet d’eau, s’élevant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en milliers de gouttes qui, à la clarté de nombreuses lumières, semblaient autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l’avantage de répandre une douce fraîcheur qui devait doubler le charme de la représentation. Enfin, à droite et à gauche, des bosquets touffus devaient me servir de coulisses et de laboratoire. C’est au milieu de ce véritable jardin d’Armide que se dressait le gradin chargé de mes brillants appareils.

Quand tout fut prêt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les places assignées par leur rang à la cour. Le sultan, couché sur un sopha, avait près de lui son grand-visir, tandis qu’un interprète, se tenant respectueusement en arrière, devait lui faire la traduction de mes paroles. Dans la salle s’étalaient les brillants costumes des grands de la cour.

Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scène et forma bientôt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitôt, vêtu d’un riche costume de cour de Louis XV.