C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte servent pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous, a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vérité que, grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par lui-même, et devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou, la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu Thôth, construit sous le règne d'Évergète II et de sa soeur et première femme Cléopâtre, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre sa nièce et sa seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le plafond du sanctuaire.
Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des hiéroglyphes, et le peu de soin donné à l'application des couleurs sur les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le petit temple de Thôth un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide aux dernières époques de la domination grecque.
Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du gouvernement romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la Description générale de Thèbes, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de Petit Temple situé à l'extrémité sud de l'Hippodrome, aux débris duquel j'ai donné toute la journée d'hier.
Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du petit temple de Thôth, nous gagnâmes la base des monticules factices formant l'immense enceinte nommée l'Hippodrome par la Commission d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement à travers la plaine rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne libyque. Parvenus, après une marche assez longue et très-fatigante, au midi de ces vastes fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, nous gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes époques.
Le premier objet qui attire les regards est un grand propylon faisant face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. Quatre bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous représentent l'empereur Vespasien [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costumé à l'égyptienne et faisant des offrandes à différentes divinités; les tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple montrent l'empereur Domitien [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, neuf bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse, soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est l'empereur Othon [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].
Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si courte que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze que nous ayons de cet empereur.
La présence du nom d'Othon établit invinciblement que la décoration du propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an 69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de la mort de Domitien.
En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au bas duquel était jadis une petite porte décorée de bas-reliefs d'un travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et cependant je reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur Auguste ([Greek: AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque l'Égypte avait simultanément de bons et de mauvais ouvriers.
Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration; mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de bas-reliefs d'une exécution très-lourde et très-grossière. Presque tous ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque d'Hadrien. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les divinités adorées dans le temple; et à côté de chacune de ces images on a répété sa légende particulière, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS ATRIANS], l'empereur César Trajan Hadrien. J'ai remarqué enfin que la corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende d'Antonin, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS ANTONINS EUSBS], l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius.
L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple proprement dit étant clairement fixée par ces noms impériaux, il reste à déterminer quelles furent les divinités particulièrement honorées dans ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome diospolite, ou à celui d'Hermonthis; car de l'étude suivie des monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la triade adorée dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et des formes différentes.