Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome.

Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent l'empereur Hadrien, costumé en fils aîné d'Ammon, adorant une déesse coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires d'Isis, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse porte en effet: ISIS la grande mère divine qui réside dans la montagne de l'Occident. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même empereur présentant des offrandes au dieu Monht ou Manthou, le dieu éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux Amon-Ra, le dieu éponyme de Thèbes.

Guidés ici par une théorie fondée sur l'observation de faits entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de Thèbes et du nome hermonthite, deux syntrônes adorés aussi dans ce même temple. Mais le dieu Manthou occupant la droite, quoique tenant dans ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi des dieux Amon-Ra, qui occupe ici la gauche, il devient certain que le Temple d'Isis, situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'Hermonthis et non du nome diospolite, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après Isis et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les adorations de l'empereur Hadrien.

Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae] ou bourgade du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple, regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse Isis, qui réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la montagne de l'Occident). Mais cette qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre les mots Ptôou-en-ement dans leur sens général et n'y voir que la désignation de la montagne occidentale, derrière laquelle, selon les mythes, le soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous l'influence d'Isis, de la même manière que la montagne orientale, PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse Nephthys; ou bien, prenant les mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis Hitem-ptôou-en-ement par: déesse qui réside dans PTÔOUENEMENT ou Ptôouement, en considérant ici Ptôouement comme le nom propre de la bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait alors analogue aux titres Hitem Pselk, résidant à Pselkis; Hitem Manlak, résidant à Philae; Hitem Souan, résinant à Syène; Hitem Ebôu, résidant à Éléphantine; Hitem Snè, résidant à Latopolis; Hitem Ebôt, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thôth, Isis, Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur élevèrent ces anciennes villes placées sous leur domination immédiate. Mais comme les mots Ptôou-en-ement ne sont pas toujours suivis, comme Pselk, Manlak, Souan, etc., du signe déterminatif des noms propres de contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la montagne occidentale céleste, sur laquelle Isis partageait avec Natphé, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la soeur d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de sa mère Natphé, sur la montagne orientale. Sous un point de vue plus matériel encore, la montagne occidentale désignera la chaîne libyque, voisine du temple où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite l'enfer égyptien, l'Amenté, c'est-à-dire la contrée occidentale, séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis, déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux synthrônes Manthou et Ritho, les grandes divinités du nome hermonthite; de semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon-Ra, Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les cultes particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une liaison successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de saine politique.

Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du côté sud-ouest; ces deux monuments, l'un le temple de Thôth, l'autre le temple d'Isis, marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême.


VINGTIÈME LETTRE

Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.

Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument de Kourna, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au Rhamesseum par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de Médinet-Habou et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant l'édifice de Kourna, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant souverain.