Sal était autrefois bien fournie de chèvres, de vaches et d'ânes; mais, vers l'an 1705, peu d'années avant que Roberts y abordât, le défaut de pluie la fit abandonner par tous les habitans, à l'exception d'un vieillard qui résolut d'y mourir; ce qui arriva effectivement la même année. La sécheresse avait été si excessive, que la plus grande partie des bestiaux périrent de soif et de faim. Cependant il tomba un peu de pluie, qui rétablit insensiblement ce qui était resté; mais ce ne fut pas pour long-temps. Un bâtiment français, arrivé à Sal pour la pêche des tortues, fut contraint par le mauvais temps d'y laisser une trentaine de Nègres qu'il avait apportés de Saint-Antoine pour ce travail. Ces malheureux, ne trouvant aucun autre aliment, vécurent de chèvres sauvages. Ils n'en laissèrent qu'une, qu'ils ne purent prendre dans les montagnes. Ils tuèrent aussi presque toutes les vaches; de sorte qu'à la fin ils furent réduits à manger des ânes.

Environ six mois après, un vaisseau anglais faisant voile à l'île de Mayo pour y charger du sel, aperçut de la fumée qui s'élevait de l'île de Sal. Comme il n'ignorait pas qu'elle était déserte, il se figura que c'était l'équipage de quelque vaisseau qui s'était brisé contre cette île. Il y envoya sa chaloupe, et la compassion lui fit recevoir à bord les trente Nègres, qu'il remit à terre dans l'île de Saint-Antoine. Roberts apprit cet accident d'un des Nègres qui avait eu part à l'aventure.

Le coton qui croît aux îles du cap Vert n'y a jamais été d'un grand usage. Cependant les habitans de quelques îles s'en servent pour garnir leurs lits; ou, s'ils en font des robes, c'est pour s'en servir fort rarement. L'auteur observe que c'est le meilleur amadou qu'il y ait au monde. Le bois de cet arbrisseau jette une flamme éclatante, mais ne dure pas long-temps au feu; et lorsqu'il est bien sec, il s'enflamme par le seul frottement.

Entre plusieurs sortes de poissons qui abondent sur les côtes, il y en a un que les Nègres appellent méar, de la grandeur d'une morue, mais plus épais, qui prend le sel comme la morue. Roberts est persuadé qu'un vaisseau pourrait en faire plus tôt sa cargaison qu'on ne la fait de morue dans l'île de Terre-Neuve, et qu'elle se vendrait aussi bien, surtout à Ténériffe. Le sel étant si près, l'opération en serait plus prompte et se ferait à moins de frais, d'autant plus que les Nègres de Saint-Antoine et de Saint-Nicolas sont d'une adresse extrême pour la pêche et la salaison.

On trouve plus souvent de l'ambre gris dans l'île de Sal que dans toutes les autres îles. Mais les chats sauvages et les tortues vertes en dévorent la plus grande partie. Le Guat remarque, avec Roberts, que la nature y forme elle-même le sel dans les fentes des rocs, sans autre secours que la chaleur du soleil. Cowley rend témoignage que de son temps les vaisseaux anglais venaient souvent charger du sel pour les Indes occidentales, et que les salines y avaient alors environ deux milles de longueur. Dampier dit que, vers la pointe sud-est, près d'une côte sablonneuse, on comptait de son temps soixante-douze mines de sel.

On ne doit pas oublier, dans la description de l'île de Sal, l'oiseau que les Portugais ont nommé flamingo ou flamant, et la forme de leurs nids, d'après Dampier, qui avait vu plusieurs de ces animaux. C'est le phénicoptère des anciens. Ils ont à peu près la figure du héron; mais ils sont plus gros et de couleur rougeâtre. Ils se rassemblent en grand nombre, et leur habitation ordinaire est dans les lieux bourbeux, où il y a peu d'eau. C'est là qu'ils bâtissent leurs nids, en ramassant la boue, qu'ils élèvent d'un pied et demi au-dessus de l'humidité. Le pied en est assez large; mais ils vont en diminuant jusqu'au sommet, où la nature apprend aux flamingos à creuser un trou dans lequel ils déposent leurs œufs. Comme ils ont la jambe fort longue, ils les couvent en tenant le pied sur la terre et le croupion sur le nid. Ils ne font jamais plus de deux œufs; mais il est rare qu'ils en fassent moins. Les petits ne commencent à voler que lorsqu'ils ont acquis presque toute leur grosseur. En récompense, ils courent avec une vitesse singulière. Cependant l'auteur en prit quelques-uns; et n'ayant pas manqué de faire l'essai de leur chair, il la trouva d'un fort bon goût, quoique maigre et très-noire; Ils ont la langue fort grosse, et vers la racine un peloton de graisse qui fait un excellent morceau. Un plat de langues de flamans serait, suivant Dampier, un mets digne de la table des rois. La couleur des petits est d'un gris-clair qui s'obscurcit à mesure que leurs ailes croissent; mais il leur faut dix ou onze mois pour arriver à la perfection de leur couleur et de leur taille. Ces oiseaux se laissent approcher difficilement. Dampier et deux autres chasseurs, s'étant placés le soir près du lieu de leur retraite, les surprirent avec tant de bonheur, qu'ils en tuèrent quatorze de leurs trois coups. Ils se tiennent ordinairement sur leurs jambes, l'un contre l'autre, sur une seule ligne, excepté lorsqu'ils mangent. Dans cette situation, il n'y a personne qui, à la distance d'un demi-mille, ne les prit pour un mur de briques, parce qu'ils en ont exactement la couleur.

Bona-Vista a reçu ce nom des Portugais parce qu'elle est la première des îles du cap Vert qu'ils aient découverte.

La plupart des habitans nourrissent des chèvres dont le lait fait leur principal aliment, avec le poisson et les tortues. Pour les autres provisions, leur plus grande ressource est dans l'arrivée des vaisseaux anglais qui viennent charger du sel, et qui emploient les insulaires à ce travail. Ils sont payés en biscuit, en farine, en vieux habits, etc. On leur donne aussi de la soie crue, dont ils se servent pour orner leurs chemises, leurs bonnets, et la coiffure de leurs femmes. Hors les jours de fêtes, les deux sexes vont presque nus. Les femmes n'ont autour de la ceinture qu'un léger morceau d'étoffe de coton qui leur tombe jusqu'aux genoux, et les hommes une sorte de haut-de-chausses, à laquelle on n'exige même que la grandeur nécessaire pour sauver la bienséance. Quelques-uns, faute de haut-de-chausses, portent à la ceinture de vieux lambeaux d'habits, et leur paresse est telle, qu'ils ne prendraient pas une aiguille pour raccommoder leurs vêtemens.

Le même vice leur fait négliger le coton, quoique leur île en produise plus que toutes les autres ensemble. Ils attendent, pour en ramasser, qu'il leur soit arrivé quelque vaisseau qui leur en demande, et leurs femmes ne pensent à le filer que lorsqu'elles en ont besoin. Aussi, quand la saison de le recueillir est passée, on n'en trouverait pas cent livres dans l'île entière. Cependant Roberts assure qu'elle en fournirait aisément chaque année la cargaison d'un grand vaisseau. Il remarque même que, dans quelques années où toutes les autres îles en ont manqué, celle de Bona-Vista en a toujours produit abondamment. C'est sur cette observation qu'il propose d'en faire un commerce dans la Guinée.

Bona-Vista produit de fort bon sel. L'indigo y croît naturellement comme le coton, sans autre peine pour les habitans que celle de le cueillir. Malheureusement ils n'ont pas l'art de séparer la teinture, ou de faire, comme aux Indes occidentales, ce qu'on appelle la pierre bleue. Ils se contentent de prendre les feuilles vertes et de les broyer dans des mortiers de bois, faute de moulins.