CHAPITRE IX.
Timor. Île Célèbes.
Ces deux îles sont, l'une au sud, l'autre au nord des Moluques, et toutes deux en sont à peu de distance. Nous parlerons en premier lieu de Timor. Dampier lui donne environ soixante et dix lieues de long, sur quinze ou seize de largeur. Elle est située à peu près du nord-est au sud-ouest, et son milieu est presqu'à 9 degrés de latitude méridionale. Elle n'a point de rivières navigables, ni beaucoup de havres; mais on y trouve un grand nombre de baies, où les vaisseaux peuvent mouiller dans certaines saisons. C'est dans celle d'Anabo, qui la couvre au sud-ouest, que les Hollandais ont le fort Concordia bâti en pierre sur un rocher qui touche au rivage, une lieue à l'est de la pointe de Coupang, d'où ils chassèrent les Portugais en 1613. Cependant il en reste un grand nombre dans l'île, et ils y ont plusieurs établissemens, entre autres celui de Laphao. La ville est composée de quarante ou cinquante maisons, dont chacune a son enclos rempli d'arbres fruitiers, tels que des tamariniers, des cocotiers, et des toddis. Chaque enclos a son puits. Une église à demi ruinée fait le principal ornement de la perspective. Assez près du rivage, une mauvaise plate-forme, accompagnée d'un petit édifice, soutient six canons de fer montés sur des affûts pouris, et quelques hommes y font la garde.
Dampier ne fait pas une peinture avantageuse des habitans de Laphao: «La plupart, dit-il, sont nés aux Indes; ils ont les cheveux noirs et plats, et le visage couleur de cuivre jaune: leur langue est le portugais. Ils se disent catholiques romains, et ne se font pas moins honneur de leur religion que de leur origine: ils se fâcheraient beaucoup contre ceux qui leur refuseraient le nom de Portugais; cependant je n'en vis que trois qui méritassent le nom de blancs; deux étaient prêtres.» Ils ont trois ou quatre petits bâtimens qui servent à leur commerce avec les insulaires, et qu'ils envoient même jusqu'à Batavia pour en tirer des marchandises de l'Europe; l'île leur fournit de l'or, de la cire et du bois de sandal. Quelques Chinois qu'ils ont parmi eux attirent de Macao, tous les ans, une vingtaine de petites jonques, qui leur apportent du riz commun, de l'or mêlé, du thé, du fer, des outils, de la porcelaine, des soies, etc., et qui prennent d'eux, en échange de l'or pur, tel qu'on le trouve sur les montagnes, du bois de sandal, de la cire et des esclaves.
Les Portugais ont un autre établissement qu'ils nomment Porto-Novo, au bout oriental de l'île de Timor, où leur gouverneur général fait sa résidence; ce qui doit faire juger que Laphao ne tient que le second rang. On assura Dampier, que, dans l'espace de vingt-quatre heures, ils pouvaient assembler cinq ou six cents hommes bien armés de fusils, d'épées et de pistolets. Quoiqu'ils se reconnaissent sujets du Portugal, leur situation approche beaucoup de l'indépendance. On les a vus pousser la hardiesse jusqu'à renvoyer chargés de fers ceux qui leur apportaient des ordres du vice-roi de Goa. Comme ils ne font pas scrupule de s'allier aux femmes de l'île, cette indocilité ne fait qu'augmenter à mesure qu'ils se multiplient et que leur sang s'éloigne de sa source.
L'île de Timor est divisée en plusieurs royaumes, dont chacun a son langage, quoique la ressemblance de la figure, des usages et des mœurs entre ceux qui les habitent semble prouver que tous ces insulaires ont une origine commune. La bonne intelligence est rare entre tous les princes de ces différens royaumes. La compagnie hollandaise, qui a son fort et son comptoir dans le royaume de Coupang, trouve de l'avantage à nourrir leurs divisions, tandis que, vivant en paix avec chaque puissance de l'île, elle tire tous les profits du commerce. Le roi de Coupang, ami particulier des Hollandais, est ennemi mortel de tous les autres rois, qui sont étroitement alliés avec tous les Portugais. Il tire du fort de Concordia un secours secret d'hommes et de munitions, qui lui est refusé en apparence comme à tous ses concurrens, mais qui doit être bien réel, pour le rendre capable de résister à tant de forces réunies, et de causer quelquefois beaucoup d'inquiétude aux Portugais. La guerre est si cruelle de la part des Coupangois, que les nobles du pays mettent leur gloire à placer sur des pieux, au sommet de leurs maisons, les têtes des ennemis qu'ils ont tués de leur propre main, et que les simples soldats sont obligés de porter celles qu'ils peuvent abattre aussi, dans des magasins destinés à les recevoir. Le village indien qui est voisin du fort hollandais contient un de ces sanglans dépôts. On doit juger par-là que la haine des Portugais, qui voient leurs têtes menacées du même sort, ne tombe pas moins sur les Hollandais que sur le roi de Coupang, et qu'ils n'épargnent rien pour leur nuire. Ils se vantent d'être toujours en état de les chasser de l'île, s'ils en avaient la permission du roi de Portugal, seule occasion où le respect a la force de les arrêter; mais il paraît que les Hollandais, bien fournis d'artillerie et d'autres munitions, gardés par des soldats européens, et sûrs de recevoir tous les ans de nouveaux secours de Batavia, rient des bravades de leurs ennemis. D'ailleurs ils ont, à peu de distance, leur établissement de Solor, dont ils pourraient encore se fortifier. Les Portugais en ont un autre aussi dans l'île d'Ende, qui n'est pas plus éloignée; et leur ville, qui se nomme Lorentouca, vers l'extrémité orientale de cette île, est mieux peuplée qu'aucune place de Timor; mais loin de s'entre-prêter de l'assistance, les gouverneurs de leur nation, dans ces deux îles, se haïssent et se déchirent mutuellement. Ende et Solor font partie d'une chaîne d'îles situées au nord de Timor.
Les insulaires de Timor ont la taille médiocre, le corps droit, les membres déliés, le visage long, les cheveux noirs et lisses, et la peau fort noire. Ils sont naturellement adroits et d'une agilité singulière; mais une extrême paresse, vice commun à toute leur nation, leur fait perdre l'avantage qu'ils pourraient tirer de ces deux qualités. Il n'ont de la vivacité, suivant l'expression de Dampier, que pour la trahison et la barbarie; leurs habitations ne présentent que la misère. Ils sont nus, à l'exception des reins, autour desquels ils ont un simple morceau de toile. Quelques-uns portent un ornement de nacre de perle ou de petites lames d'or, de figure ovale et de la grandeur d'un écu, assez joliment dentelées. Cinq de ces lames, rangées l'une près de l'autre au-dessus des sourcils, servent à leur couvrir le front. Elles sont si minces, et disposées avec tant d'art, qu'elles semblent enfoncées dans la peau. Cependant les frontons de nacre ont plus d'éclat. D'autres portent des bonnets de feuilles entrelacées.
Ils prennent autant de femmes qu'ils peuvent en nourrir; et quelquefois ils vendent leurs enfans pour se mettre en état d'augmenter le nombre de leurs femmes. Leur nourriture ordinaire est le blé d'Inde, que chacun plante pour soi. Ils ne se fatiguent pas beaucoup à préparer la terre. Dans la saison sèche, ils mettent le feu aux arbres et aux buissons pour nettoyer leurs champs et les disposer à recevoir leurs grains dans la saison des pluies. D'ailleurs le goût de la chasse qui les occupe sans cesse leur fait négliger leurs plantations. Ils ne manquent point de buffles ni de porcs sauvages. Leurs armes ne sont que la lance et la zagaie, avec une sorte de rondache ou de bouclier.
Dampier s'informa de leur religion. On l'assura qu'ils n'en avaient point. Il observe qu'à la faveur de la langue malaise, qui est en usage dans toutes les îles voisines, le mahométisme s'était répandu dans celles qui faisaient quelque commerce avant que les Européens y fussent venus. C'est ainsi qu'il est devenu la religion dominante de Solor et d'Ende; mais il ne paraît pas qu'il ait pénétré dans l'île de Timor, ni que les Portugais ou les Hollandais y aient obtenu plus de faveur pour le christianisme.